Gauchet Marcel 1946 - … [01] Les sociétés ont basculé hors du religieux

Publié le par Maltern

Gauchet Marcel 1946 - … [01] Les sociétés ont basculé hors du religieux

 

« S’il y a sens ainsi à parler de quelque chose comme une « fin » ou comme une « sortie » de la religion, ce n’est pas tant du point de vue de la conscience des acteurs que du point de vue de l’articulation de leur pratique. Le critère n’est pas ce que pensent et croient à titre personnel les membres d’une société donnée. Ce qui compte et décide, en la matière, c’est l’ordre de leurs opérations de pensée, c’est le mode de leur coexistence, ce sont la forme de leur insertion dans l’être et la dynamique de leur activité. On peut concevoir, à la limite, une société qui ne comprendrait que des croyants et qui n’en serait pas moins une société d’au-delà du religieux.

Car la religion, ce fut d’abord une économie générale du fait humain, structurant indissolublement la vie matérielle, la vie sociale et la vie mentale. C’est aujourd’hui qu’il n’en reste plus que des expériences singulières et des systèmes de convictions, tandis que l’action sur les choses, le lien entre les êtres et les catégories organisatrices de l’intellect fonctionnent de fait et dans tous les cas aux antipodes de la logique de la dépendance qui fut leur règle constitutive depuis le commencement. Et c’est proprement en cela que nous avons d’ores et déjà basculé hors de l’âge des religions. Non parce que l’influence des Églises, le nombre des fidèles et l’intensité de la foi auraient diminué assez pour qu’on les décrète dépourvus dorénavant de signification, voire pour qu’on puisse prédire leur prochaine disparition. Mais beaucoup plus sûrement parce que la logique conservatrice de l’intégration dans l’être et de la solidarité avec le donné naturel ou culturel s’est renversée, parce que la nécessité de l’attache hiérarchique s’est dissoute, parce que les contraintes à concevoir le monde en tout point uni à ses origines (pensée mythique) et partout correspondant à lui-même (pensée symbolique) se sont défaites. Hors cela, ce procès de décomposition/recomposition du cadre humain-social mené à son terme, rien n’interdit d’envisager la survivance indéfinie de libres sociétés de croyance et de pensée à l’intérieur d’une société entièrement dégagée de l’emprise structurante de la croyance. Et à supposer même que vienne à s’évanouir toute espèce de dogme constitué, que disparaisse toute manière de sociabilité à base de foi partagée et de culte à célébrer en commun, il est possible que doive à jamais subsister la faculté d’une expérience de type religieux pour les individus. Toute fonction collective, même résiduelle, mise hors jeu, peut-être y a-t-il un irréductible de l’ouverture sur l’invisible, tant du point de vue des cheminements internes de la pensée que du point de vue de l’intime appréhension de soi. »

 

[Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde, 1985, Gallimard, p. 133]

Publicité

Publié dans 12 - Religion

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article