Rousseau 104 vmc : L'amour de soi est naturel, l'amour propre, social. [Ori. Inég.]
Rousseau 104 : L'amour de soi est naturel, l'amour propre, social. [Ori. Inég.]
1712-1778 [1755]
* Distinguo amour de soi naturel et amour-propre, qui, naissant de comparaison aux autres, engendre haine et vengeance.
« Il ne faut pas confondre l'amour propre et l'amour de soi même, deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L'amour de soi même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui, dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'amour propre n'est qu'un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l'honneur. Ceci bien entendu, je dis que dans notre état primitif dans le véritable état de nature, l'amour propre n'existe pas.
Car, chaque homme en particulier se regardant lui même comme le seul spectateur qui l'observe, comme le seul être dans l'univers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n'est pas possible qu'un sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu'il n'est pas à portée de faire, puisse germer dans son âme; par la même raison cet homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l'opinion de quelque offense reçue, et comme c'est le mépris ou l'intention de nuire et non le mal qui constitue l'offense, des hommes qui ne savent ni s'apprécier ni se comparer peuvent se faire beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais s'offenser réciproquement. En un mot, chaque homme ne voyant guère ses semblables que comme il verrait des animaux d'une autre espèce, peut ravir la proie au plus faible ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événements naturels, sans le moindre mouvement d'insolence ou de dépit, et sans autre passion que la douleur ou la joie d'un bon ou mauvais succès. »
[J. J. Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Première partie, note 15]