Kant 140 vmc : Le vivant n’est pas machine et l’organisme n’est pas une montre [C.. F. J. § 65]

Publié le par Maltern

Kant 140 : Le vivant n’est pas machine et l’organisme n’est pas une montre [C.. F. J. § 65]

1724-1804 [1790]

 

[Peut-on considérer les êtres vivants comme des machines ? kant dénonce une analogie inexacte : un organisme ne ressemble pas à une montre.]

« Paragraphe 65 Les choses en tant que fins naturelles sont des êtres organisés

 

La liaison causale, dans la mesure où elle est pensée uni­quement par l'entendement, est une connexion qui définit une série (de causes et d'effets) toujours descendante ; et les choses elles‑mêmes qui, comme effets, en supposent d'autres comme causes ne peuvent en même temps être, de leur côté, causes de celles‑ci. Cette liaison causale, on l'appelle celle des causes efficientes (nexus effectivus).

Mais, en revanche, on peut pourtant penser aussi une liaison causale d'après un concept de la raison (celui de fins) qui, si l'on considérait la connexion comme une série, impliquerait une dépendance aussi bien descendante qu'ascendante, où la chose qui est désignée comme effet mérite pourtant, si on considère la série comme ascen­dante, le nom de cause de la chose dont elle est l'effet.

Dans le registre pratique (à savoir celui de l'art), on trouve aisément de telles connexions, comme par exemple celle‑ci : la maison est assurément la cause des sommes d'argent perçues pour sa location, mais c'est aussi, inversement, la représentation de ce revenu possible qui fut la cause de l'édification de cette maison. Une telle connexion causale se nomme celle des causes finales (nexus finalis). On pourrait peut‑être appeler de manière plus juste la première la connexion des causes réelles, la seconde celle des causes idéales, car par cette dénomination on comprendrait en même temps qu'il ne peut y avoir plus de formes de causalité que ces deux‑là.

 

[…]Dans une montre, une partie est l'instrument du mouvement des autres, mais un rouage n'est pas la cause efficiente de la production de l'autre rouage : une partie existe certes pour l'autre, mais elle n'existe pas par elle. Ce pourquoi la cause qui produit ces parties et leur forme n'est pas non plus contenue dans la nature (de cette matière), mais en dehors d'elle, dans un être qui peut produire d'après des Idées un tout possible par sa causalité. Ce pourquoi aussi un rouage d'une montre ne produit pas l'autre rouage, et encore moins une montre d'autres montres, de manière telle qu'elle utili­serait à cette fin d'autres matières (elle les organiserait); ce pourquoi elle ne remplace pas non plus, d'elle‑même, les parties qui en ont été retirées, ni ne corrige leur absence, dans la première mise en forme de la montre, par l'intervention des autres, ni ne se répare elle‑même quand elle est déréglée : toutes opérations que nous pouvons attendre su contraire de la nature organisée. Un être organisé n'est donc pas simple­ment une machine, étant donné que la machine a exclusive­ment la force motrice; mais il possède en soi une force formatrice qu'il communique aux matières qui n'en disposent pas (il les organise) : c'est donc une force formatrice qui se propage et qui ne peut être expliquée uniquement par le pouvoir moteur (par le mécanisme).

 

On dit beaucoup trop peu de la nature et de son pouvoir dans les produits organisés quand on nomme ce pouvoir un analogon de l'art; car, dans ce cas, on se représente l'artiste (un être raisonnable) comme extérieur à elle. Elle s'organise bien plutôt elle‑même et dans chaque espèce de ses produits organisés, en suivant certes dans toute l'espèce un seul et même modèle, mais pourtant aussi avec des écarts appropriés qu'exige, en fonction des circonstances, la conservation de soi-même. On s'approche peut‑être davantage de cette qualité insondable quand on la nomme un analogon de la vie; mais, dans ce cas, il faut, ou bien doter la matière comme simple matière d'une propriété (hylozoïsme) qui entre en contradic­tion avec son essence. […]. Précisément parlant, l'organisation de la nature n'a donc rien d'analogue avec une quelconque causalité dont nous avons connaissance[1]. […] Mais une perfection naturelle interne, du type de celle que possèdent les choses qui ne sont possibles que comme fins de la nature et qui s'appellent, pour cette raison, des êtres organisés, ne se peut penser ni expliquer par aucune analogie avec un quelconque pouvoir physique, c'est-­à‑dire naturel, qui soit connu de nous.

[…] Le concept d'une chose en tant que fin naturelle en soi n'est donc pas un concept constitutif de l'entendement ou de la raison, mais il peut pourtant être un concept régulateur pour la faculté de juger réfléchissante, permettant d'orienter la recherche sur des objets de ce type. »

 

 [Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, § 65, Tard A Renaut, GF p 364-365]



[1] [Note de Kant] On peut en revanche jeter quelque lumière sur une certaine liaison, qui se rencontre toutefois davantage dans l'Idée que dans la réalité, en recourant à une analogie avec les fins naturelles immédiates que l'on a indiquées. Ainsi, à propos de la transformation complète qui s'est trouvée récemment entreprise d'un grand peuple en un Etat, on s'est servi fréquemment du mot organisation d'une manière fort appropriée pour l'institution des magistratures, etc., et même du corps politique tout entier. Car chaque membre, à vrai dire, ne doit pas, dans un tel tout, être simplement moyen, mais il doit aussi, en même temps, être fin, et tandis qu'il coopère à la possibilité du tout, il doit en retour être déterminé, quant à sa place et à sa fonction, par l'Idée du tout. »

 


 

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