Fernand Braudel : Trois étapes de la riposte de l’humanisme social aux maux de l’industrialisation au 19ème siècle
Fernand Braudel
Trois étapes de la riposte de l’humanisme social aux maux de l’industrialisation au 19ème siècle
« Le mérite de l’Occident est d’avoir cherché avec véhémence une riposte sociale, humaine, assez efficace et valable, aux duretés multiples de l’industrialisation. Il a fabriqué un humanisme social, dirions-nous, si nous n’avions abusé déjà de ce mot commode.
Cette élaboration s’est faite au cours du triste, dramatique et génial XIXe siècle - triste, si l’on songe à la laideur de sa vie quotidienne; dramatique, si l’on considère sa séquence de troubles et de guerres ; génial, si l’on veut récapituler ses progrès scientifiques et techniques, et même, à un moindre degré, sociaux.
En tout cas, le point d’aboutissement est clair: aujourd’hui, bien au-delà du XXe siècle, une législation sociale tranquille, perfectible, essaie d’assurer un sort meilleur à des masses d’hommes de plus en plus considérables et de désamorcer la revendication révolutionnaire.
Cette multiple et imparfaite conquête ne s’est pas accomplie avec facilité, comme l’opération nécessaire qu’exige une morale ou une science impartiale. Elle se présente au contraire comme un combat très dur, où trois phases au moins se distinguent, en Occident (nous reviendrons sur l’évolution russe et soviétique, qui reste à part) :
a) La phase révolutionnaire et idéologique, celle des réformateurs sociaux, des prophètes (pour reprendre un mot de leurs nombreux ennemis). Elle va de 1815 à 1871, de la chute de Napoléon Ier à la Commune. La vraie coupure est peut-être 1848, l’année des révolutions en chaîne.
b) La phase des luttes ouvrières organisées (syndicats et partis ouvriers). Commencée dès avant le drame parisien du printemps 1871, elle se situe, pour l’essentiel, entre cette date et 1914.
c) La phase politique ou mieux étatique. L’État prend en main la réalisation des programmes sociaux, au-delà de 1919, ou mieux de 1929, et plus encore, la prospérité matérielle aidant, de 1945-1950 à nos jours.
Ce schéma suggère que la revendication sociale face à l’industrialisation a changé souvent de ton et de sens, selon les oscillations mêmes de la vie matérielle en gros, véhémente lors des époques de reflux économiques (1817-1851; 1873-1896; 1929-1939); apaisée au contraire par les montées économiques (1851-1873; et de 1945 à nos jours). Un historien, à propos de l’Allemagne, dit de ce va-et-vient de la revendication sociale : « En 1830, en Allemagne, le mot de prolétariat n’est pas encore connu, en 1955, il ne l’est plus qu’à peine. »
De ces trois phases, la première, qui se situe seulement sur le plan des idées sociales, est la plus importante peut-être, parce qu’elle marque le tournant d’une civilisation entière. »
[F. Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, 1963, réédition : Paris, 1987, pp.
420-428].