Platon [31] Danger de l'art pour l'ordre établi dans la cité. Faut-il laisser les gardiens de la cité aller au théâtre ?

Publié le par Maltern

Platon [31]
 

Faut-il laisser les gardiens de la citée juste aller aux représentations du théâtre tragique ? Les dangers de l’art comme artifice République III

 
 

[Si imiter c’est se donner une seconde nature... un théâtre qui imite tous les modèles n’est pas éducatif pour les citoyens d’un Etat idéal et juste. Le théâtre : une école d’illusions agréables qui détournent du réel, une activité immorale et à bannir. La véritable instruction se défie du théâtre comme d’une séduction démagogue. Si imiter nous transforme, ou si simplement s'identifier aux imitateurs nous transforme, alors des artistes qui ne défendent pas les valeurs de la cité peuvent la faire dégénérer, évoluer diront d'autres. Les régimes totalitaires ont su transformer l'art en culture au service des valeurs du pouvoir et éliminer les artistes "dégénérés". 
L’enjeu dans la République ( entre 389-370 avant J.-C.) est de définir une cité idéale où la justice pourrait développer ses caractères et ses effets. Cette cité aura besoin de gardiens, c’est-à-dire d’une élite guerrière et administrative. Quelle formation leur donner ? Le théâtre fait partie des arts d’imitation. Quelle est la vraie nature de ces arts et faut-il les autoriser dans la cité ? Socrate, porte parole de Platon, dialogue avec Adimante le frère de Platon]

 
 
 

[Les conséquence de la pratique de l’imitation dans une société]

 
 
 

- Je devine, dit-il ce que tu as en vue, savoir si nous admettrons la tragédie dans notre État, ou si nous l’exclurons.

 

- Peut-être, dis-je, peut-être d’autres choses encore ; je n’en sais rien pour le moment ; mais partout où le souffle de la raison nous poussera, nous nous y rendrons.

 

- C’est bien dit, répondit-il.

 

- Examine maintenant, Adimante, si nos gardiens doivent être ou non habiles dans l’imitation. Ne résulte-t-il pas de ce que nous avons dit précédemment que chacun peut pratiquer convenablement un métier, mais un seul, et qu’à vouloir mettre la main à plusieurs on ne réussit dans aucun, au moins de manière à se faire une réputation.

 

- Ce n’est pas douteux.

 

- N’en faut-il pas dire autant de l’imitation ? Le même homme peut-il imiter plusieurs choses aussi bien qu’une seule ?

 
- Non, certainement.
 

- Encore moins peut-il à la fois remplir des fonctions importantes et imiter plusieurs choses avec habileté, puisque même les deux imitations qui paraissent si voisines l’une de l’autre, je veux dire la comédie et la tragédie, ne sauraient être pratiquées avec succès par le même poète ; car tu les rangeais bien tout à l’heure l’une et l’autre parmi les imitations ?

 

- Oui, et tu as raison de dire qu’on ne peut les pratiquer ensemble.

 

- On ne peut même pas être à la fois rhapsode et acteur.

 
- C’est vrai.
 

- Ce ne sont même pas les mêmes acteurs qui jouent la comédie et la tragédie, et pourtant tout cela est de l’imitation, n’est-ce pas ?

 
- C’est de l’imitation.
 

- Il me paraît même, Adimante, que la nature de l’homme est monnayée en pièces encore plus petites, de sorte qu’il est impossible de bien imiter plusieurs choses ou de faire les choses mêmes qu’on reproduit par l’imitation.

 

- Rien n’est plus vrai, dit-il.

 

- Si donc nous voulons maintenir le principe que nous avons posé d’abord, à savoir que nos gardiens, déchargés de tous les autres métiers, doivent être les ouvriers de la liberté de l’État, s’y dévouer rigoureusement et négliger tout ce qui ne s’y rapporte pas, il faut qu’ils ne fassent et n’imitent aucune autre chose ; ou, s’ils imitent quelque chose, il faut que ce soient les qualités qu’il leur convient d’acquérir dès l’enfance, le courage, la tempérance, la sainteté, la générosité de l’homme libre et toutes les vertus du même genre ; mais ils ne doivent ni pratiquer ni s’entendre à imiter la bassesse, ni aucun autre vice, de peur qu’ils ne prennent dans cette imitation quelque chose de la réalité. N’as-tu pas remarqué que l’imitation, commencée dès l’enfance et prolongée dans la vie, tourne à l’habitude et devient une seconde nature, qui change le corps, la voix et l’esprit ?

 

- Certainement, répondit-il.

 

- Nous ne souffrirons pas, repris-je, que ceux dont nous prétendons prendre soin et à qui nous faisons un devoir de la vertu contrefassent, eux qui sont des hommes, une femme jeune ou vieille, injuriant son mari ou rivalisant avec les dieux et se glorifiant de son bonheur, ou tombée dans le malheur et se laissant aller aux plaintes et aux lamentations; encore moins leur permettrons-nous de l’imiter malade, amoureuse ou en mal d’enfant.

 

- Bien certainement, dit-il.

 

- Ils n’imiteront pas non plus les esclaves, mâles ou femelles, dans leurs actions serviles.

 
- Non plus.
 

- Ni sans doute les hommes méchants et lâches qui agissent tout au rebours de ce que nous demandions tout à l’heure, qui s’injurient et se bafouent les uns les autres et tiennent des propos obscènes soit dans l’ivresse soit de sang-froid, ni toutes les paroles ou actions par lesquelles ces sortes de gens se dégradent eux-mêmes et dégradent les autres. Je pense qu’il ne faut pas non plus les habituer à contrefaire le langage ni la conduite des fous ; car il faut connaître les fous et les méchants, hommes - ou femmes ; mais il ne faut rien faire ni rien imiter de ce qu’ils font.

 

- C’est très exact, dit-il.

 

- Et les forgerons, repris-je, et tous les autres artisans, et les rameurs qui font avancer les vaisseaux et ceux qui leur marquent la mesure, et tous les mouvements qui se rapportent à ces métiers, les imiteront-ils ?

 

- Et comment, répliqua-t-il, le leur permettrait-on, puisqu’on leur ôtera jusqu’au droit de s’occuper d’aucun de ces métiers ?

 

- Et les hennissements des chevaux, les mugissements des taureaux, le murmure des rivières, le fracas de la mer, le tonnerre et tous les bruits du même genre, imiteront-ils tout cela ?

 

- Non. dit-il , car il leur est interdit d’être fous et d’imiter les fous.

 

- Si donc, repris-je, je comprends bien ta pensée, il y a une manière de s’exprimer et de raconter que suit toujours le véritable honnête homme, quand il a quelque chose à dire ; et il en est une autre toute différente qui s’impose infailliblement aux récits de celui qui par la naissance et l’éducation est l’opposé de l’homme de bien.

 

- Quelles sont ces manières ? demanda-t-il.

 

- Je crois, répondis-je, qu’un honnête homme, lorsqu’il est amené dans un récit à rapporter quelque mot ou action d’un homme vertueux, consentira à jouer lui-même le personnage d’homme vertueux et ne rougira pas de cette imitation, surtout si elle a pour objet quelque trait de fermeté et de sagesse attribué à cet homme. Il l’imitera moins et moins souvent, s’il le voit chanceler sous la maladie, l’amour, l’ivresse ou quelque autre disgrâce. A-t-il au contraire à représenter un homme au-dessous de lui, il ne consentira pas à imiter sérieusement quelqu’un qui ne le vaut pas, sinon en passant, lorsque cet homme aura fait quelque chose de bien, et encore il en rougira, parce qu’il n’est pas exercé à imiter ces sortes de gens, et parce qu’il souffre de se modeler et de se former sur le type d’hommes inférieurs à lui. Il dédaigne au fond l’imitation et n’y voit qu’un passe-temps.

 

- Il est naturel qu’il en use ainsi, dit-il.

 

- Il fera donc usage d’un récit pareil à celui dont nous parlions tout à l’heure à propos des vers d’Homère, et son exposition participera à la fois de l’imitation et du simple récit, mais il y aura peu d’imitation pour beaucoup de récit. Ce que j’avance est-il sensé ?

 

- Oui, dit-il ; tel doit être le type de l’orateur comme nous le voulons.

 

- En conséquence, repris-je, plus l’orateur différent du nôtre sera mauvais, plus il sera porté à tout imiter : il ne croira rien au-dessous de lui, si bien qu’il ne craindra pas de tout imiter sérieusement et devant de nombreuses assemblées ; il imitera même ce dont nous parlions tout à l’heure, le bruit du tonnerre, des vents, de la grêle, des essieux, des poulies, des trompettes, des flûtes, des chalumeaux et le son de tous les instruments, et en outre la voix des chiens, des moutons, des oiseaux. Tout son discours ne sera qu’imitation de voix et de gestes ; à peine y entrera-t-il quelque portion de récit.

 

- C’est forcé aussi, dit-il

 

- Telles sont donc, repris-je, les deux espèces de récit dont je voulais parler.

 

- Telles elles sont en effet, dit-il.

 

- Or la première ne comporte que de légères variations, et lorsqu’une fois on aura donné à son discours l’harmonie et le rythme convenables, on n’a guère, pour bien dire, qu’à s’en tenir à cette seule et unique harmonie, qui n’est sujette qu’à de faibles changements, et à un rythme à peu près pareil aussi.

 

- C’est exact, dit-il.

 

- Mais l’autre espèce exige tout le contraire : il lui faut toutes les harmonies, tous les rythmes, pour avoir son expression appropriée, puisqu’elle comporte des variations de toutes sortes.

 
- C’est très juste.
 

- Mais tous les poètes et en général les hommes qui parlent emploient le premier de ces deux genres de diction, ou le second, ou un mélange de l’un et de l’autre.

 

- Nécessairement, dit-il.

 

- Que ferons-nous donc ? repris-je ; admettrons-nous dans notre État tous ces genres, ou l’un ou l’autre des genres purs ou le mélange des deux ?

 

- Si ma voix l’emporte, dit-il, nous nous arrêterons au récit simple qui imite la vertu.

 

- Pourtant, Adimante, le récit mélangé a bien de l’agrément, et le genre le plus agréable de beaucoup aux enfants, à leurs gouverneurs et à la plus grande partie de la foule, c’est le genre opposé à celui qui a tes préférences.

 

- C’est le plus agréable en effet.

 

- Mais, repris-je, tu vas peut-être me dire qu’il ne convient pas à notre gouvernement, parce que chez nous il n’y a pas d’homme double ni multiple, attendu que chacun n’y fait qu’une seule chose.

 

- En effet il ne convient pas.

 

- Voilà pourquoi c’est une chose particulière à notre État que le cordonnier y est cordonnier et non pilote en même temps que cordonnier, le laboureur, laboureur, et non juge en même temps que laboureur, et l’homme de guerre, homme de guerre et non commerçant en même temps qu’homme de guerre, et ainsi de tous.

 

- C’est vrai, dit-il.

 

- Il semble donc que, si un homme habile à prendre toutes les formes et à tout imiter se présentait dans notre État pour se produire en public et jouer ses poèmes, nous lui rendrions hommage comme à un être sacré, merveilleux, ravissant ; mais nous lui dirions qu’il n’y a pas d’homme comme lui dans notre Etat et qu’il ne peut y en avoir, et nous l’enverrions dans un autre État, après avoir répandu des parfums sur sa tête et l’avoir couronné de bandelettes. Pour nous, il nous faut un poète et un conteur plus austère et moins agréable, mais utile à notre dessein, qui n’imiterait pour nous que le ton de l’honnête homme et conformerait son langage aux formes que nous avons prescrites dès l’origine, en dressant un plan d’éducation pour nos guerriers.

 

- Oui, dit-il, c’est ce que nous ferions, si l’on s’en rapportait à nous.

 
 [Platon, La République, livre III.1 : 392 d - 394 c. 2 : 394 d - 398 b. tard. E Chambry, Budé ]
 
  L’acte d’imiter un modèle, nous modèle...
 

Question : faut-il admettre ou exclure la tragédie de l’Etat juste ?

 
Préalables. Etant admis que :
 

- Pour bien faire un métier il faut se spécialiser (un seul métier ...)

- Celui qui fait métier d’imitateur imitera mieux une seule chose...
 
- Ainsi le même poète ne peut être comique et tragique,
 

Tout comme on ne peut être « à la fois » rhapsode et acteur...

 

Ni l’acteur, acteur tragique et comique.

 
De plus :
 

Le même homme ne peut à la fois bien « faire » et bien « imiter »

 
Conséquences :
 

a/ Position radicale : les gardiens, pour bien remplir leur fonction ne doivent rien faire d’autre.

 

b/ Position moyenne : s’ils imitent il faut qu’ils imitent les vertus nécessaires à leur fonction : courage, tempérance, sainteté, générosité de l’homme libre, en excluant bassesse et vices et ce dès l’enfance, car l’habitude est une seconde nature qui transforme :

 
corps,
 
voix,
 
esprit.
 
 
 
Ce que les gardiens n’imiteront pas :
 

La femme jeune ou vieille qui :

 

- injurie son mari, se prend pour une déesse, ou se lamente, ou est en proie aux passions : amour et désir d’enfant.

 

L’esclave : qu’il soit homme ou femme.

 

L’homme : méchant, lâche, insultant, obscène de sang froid ou sous l’effet de l’ivresse.

 

Le fou : dans son langage et ses conduites

 

Les mouvements des métiers : artisans, rameurs

 

Les animaux et leurs cris,

 

Les bruits de la nature.

 

Voire la gradation, ou dégradation ! Passage de l’Homme à la femme, à l’esclave, à l’homme méchant, au fou, au mouvement des métiers considéré comme dimension physique de l’homme donc animale, à l’animal et enfin à la nature. Une conception de l’homme (masculin) comme centre et sommet d’une hiérarchie naturelle, qui impose la norme juste.

 
 
 
L’imitation de l’homme vertueux est autorisée :
 
 
 

Il existe donc un langage et des manières propres à la vertu et la sagesse, des « bonnes manières ».

 

L’imitation des hommes bas nous abaisse, elle est un passe-temps futile, sinon dangereux.

 

Mieux vaut raconter qu’imiter : le récit, le beau langage permet de garder la distance et d’éviter l’identification. Privilège du texte et du récit sur le jeu s’il s’agit de développer la vertu et la raison, de maîtrise de soi.

 

Bon et mauvais Orateur : celui qui « récite » et celui qui « joue », imite, ce dont il parle. Quels sont les critères du bon « orateur » dans ce texte ?

 

- le discours a une harmonie

 
- et un rythme
 

- « convenables »

 
- avec de faibles variations.
  
 

Ne s’agit-il pas ici d’un style typique d’un certain enseignement « professoral », une neutralisation de toute passion, et mouvement dans la voix et dans le corps. Un discours qui, serviteur du savoir, et de l’idée « pure », s’adresse de raison à raison, mettant entre parenthèse tout ce qui appartiendrait à cette voix-ci ou ce corps-ci, et risquerait de ramener à du sensible et de l’émotif ? On ne peut séparer cette conception de son horizon ontologique dans la conception platonicienne : le réel (vrai, bien, juste) est bien dans un ailleurs, le monde des idées ou formes pures et qui ne changent pas, et non dans l’ici et le maintenant des apparences changeantes, des illusions, que les sensations du corps et les émotions du cœur saisissent. Dans le fond la voix et le corps du bon enseignant c’est celui qui sait se faire oublier. Qu’est-ce qu’un ton et des attitudes convenables ?

 
Il existe donc trois types de discours et dictions :
 
 
 

1/  le récit pur (instruire, harmonie et convenance)

 
2 / le discours oratoire (plaire, les effets d’imitation, plait aux enfants, à la foule, est utilisé par les enseignants démagogues et les politiques)
 
3 / le discours mixte
 
 

Conclusion : être un professionnel c’est refuser toute concession à l’artifice  (art/technè = technique de… # art/mimesis = artifice)

 

Dans l’Etat parfait orienté vers la justice le théâtre au même titre que les arts d’imitation sont à bannir.

 

Dans l’Etat où la division des tâches fait que chacun se spécialise pour l’accomplir au mieux, où l’éducation à la vertu, donc à la raison, se fait par des discours s’adressant à la raison et non aux passions et au plaisir, toute forme d’imitation hormis celle du convenable, fait déchoir l’imitateur de son statut d’homme libre et donne de mauvais exemple.

 
Faire du théâtre ou théâtraliser une activité pour séduire, c’est en fin de compte :
 

1 / s’exposer à faire moins bien ce qu’on a à faire, - son devoir d’état comme on dit -, - se dégrader soi-même de sa  nature,

 

2 / et face au public à qui l’on doit de rester dans sa fonction, séduire plus qu’instruire, donc présenter un danger pour l’Etat.

 

Ouvertures possibles : cette problématique est fondatrice d’un courant qui refuse l’artifice pédagogique : soit on fait des cours ou de la politique soit on fait du théâtre. Une des origines du « sérieux professoral » et du sérieux tout court du sage Cf Le Goff le Christ n’a jamais souri, donc il a fallu réinventer le sourire… Ne pas oublier que le sourire de la Joconde était en son temps une provocation de Léonard…

 

Elle est juste dans sa dénonciation de l’excès possible de la communication sur le message, du visuel sur le contenu, etc. mais n’oublions pas qu’elle se développe dans la configuration utopique de la cité idéale et parfaite.

 

Ce refus de la théâtralité pourrait parfaitement se concevoir dans une cité de citoyens et d’élèves purement raisonnables et auxquels on attribuerait une fonction déterminée par une raison d’Etat ! Mais...est-ce le cas ? Est-ce souhaitable ?

Remarquer que l’imitation du modèle, pour Platon, transforme la nature de celui qui imite. Il y a bien une identification et qui n’est pas provisoire entre la personne du comédien et le personnage. Il devient ce qu’il imite. La question est ici posée sur le plan de la moralité publique et de l’éducation des responsables de l’ordre dans la cité.
 
Mais c’est la même problématique générale qui dans la pratique du théâtre :

- amène Diderot dans son Paradoxe à conclure que le bon comédien ne s’identifie pas au modèle, mais le tient à distance.  

 

- Brecht à refuser l’identification au profit de la distanciation,

 

- amène Moreno à utiliser le psychodrame en thérapie,

 

- amène à se poser la question de la possibilité de maintenir fermement la frontière entre le réel et l’imaginaire pour ceux qui pratiquent les « jeux de rôles ».

Publicité

Publié dans 08 - LA CULTURE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article