Hegel [16] Antigone : la Raison d’Etat est un devoir supérieur à ceux de la piété familiale.

Publié le par M

Hegel [16] Antigone : la Raison d’Etat est un devoir supérieur à ceux de la piété familiale. Le chœur tragique honore aussi bien Antigone que Créon, et apaise en montrant que la nécessité fait triompher la Raison d’Etat.

 

« La principale opposition qu’après Eschyle Sophocle ait traitée d’une façon remarquablement belle est celle de la vie morale, dans sa généralité spirituelle, qu’incarne l’État, et de la morale naturelle, représentée par la famille. Ce sont là les puissances les plus pures de la présentation tragique, puisque l’accord de ces deux sphères et leur action harmonieuse au sein de leurs réalités respectives constituent toute la réalité de la vie morale. Il me suffit de rappeler à ce propos les Sept devant Thèbes d’Eschyle et, plus encore, l’Antigone de Sophocle. Antigone vénère les liens du sang, les dieux souterrains, tandis que Créon ne vénère que Zeus, la puissance qui régit la vie publique et dont dépend le bien de la communauté. On retrouve les mêmes conflits dans Iphigénie en Aulide, ainsi que dans Agamemnon, les Choéphores et les Euménides d’Eschyle. En tant que roi et chef d’armée, Agamemnon sacrifie sa fille aux intérêts des Grecs et de l’expédition contre Troie ; il déchire ainsi le lien d’amour qui le rattachait à sa fille et à son épouse, lien que celle‑ci, Clytemnestre, garde au fond de son cœur en préparant contre son époux une vengeance humiliante. Oreste, le fils, fils de roi, vénère la mère, mais, obligé d’intervenir pour défendre le droit du roi son père, il frappe le sein qui l’a engendré.

 

[…] Le seul résultat enfin auquel puisse aboutir la complication tragique consiste en ce que les parties en lutte, sans renoncer à la légitimité de leurs droits respectifs, éliminent ce qu’il y avait d’unilatéral dans leurs revendications, grâce à quoi se trouve rétablie l’harmonie intérieure, exprimée par le chœur qui rend les mêmes honneurs à tous les dieux. Le vrai aboutissement consiste seulement dans la suppression des oppositions, en tant qu’oppositions, dans la conciliation des puissances qui dirigeaient les actions et, dans leur conflit, cherchaient à se nier réciproquement. Le but suprême et final est donc celui qui engendre, non des malheurs et des souffrances, mais une satisfaction de l’esprit, puisque c’est ainsi seulement que la nécessité de ce qui arrive à l’individu apparaît comme découlant d’une rationalité absolue et que l’âme éprouve un apaisement vraiment moral ; remuée par le sort du héros, elle est apaisée quant à la chose. C’est seulement en se plaçant à ce point de vue qu’on peut comprendre la tragédie antique. Aussi ne doit‑on pas considérer cette conclusion comme étant seulement destinée à satisfaire nos exigences morales, à châtier le vice et à récompenser la vertu. Il ne s’agit pas de ce côté subjectif de la personnalité, de l’appréciation de ce qu’elle a de bon et de mauvais, mais, lorsque le conflit a été complet et total, de l’intuition qu’on a de la conciliation affirmative et de la valeur égale des deux puissances qui se combattent. L’issue n’est pas davantage un effet du hasard aveugle, d’une fatalité irrationnelle et incomprise, que beaucoup qualifient d’antique ; mais la rationalité du destin, bien qu’elle ne se manifeste pas encore sous l’aspect d’une Providence consciente, réside dans le fait que la puissance suprême, maîtresse des dieux et des hommes, ne saurait tolérer que des forces ayant franchi les limites de leurs attributions s’immobilisent dans leur indépendance relative et que les conflits qui en résultent se perpétuent et s’éternisent. Le fatum fait rentrer l’individu dans ses limites qu’il ne doit ni ne peut franchir qu’au risque de sa perte. »

 

 [Hegel, Esthétique, III C, Paris 1944, Aubier‑Montaigne, pp. 266‑270. Trad. S. Jankélévitch.]

 

 

Publicité

Publié dans 26 - LA MORALE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article