COMTE AUGUSTE 1798-1857 [A01] 118 * Positivisme : La loi des trois états de la raison humaine : état théologique, métaphysique et positif.

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COMTE AUGUSTE 1798-1857 [A01] 118 * Positivisme : La loi des trois états de la raison humaine : état théologique, métaphysique et positif. De la recherche des causes ultimes à celle des lois qui permettent la prévision.

 

[L’état Théologique ou fictif]

 

« Dans leur premier essor, nécessairement théologique, toutes nos spéculations manifestent spontanément une prédilection caractéristique pour les questions les plus insolubles, sur les sujets les plus radicalement inaccessibles à toute investigation décisive. Par un contraste qui, de nos jours, doit d’abord paraître inexplicable, mais qui, au fond, est alors en pleine harmonie avec la vraie situation initiale de notre intelligence, en un temps où l’esprit humain est encore au-dessous des plus simples problèmes scientifiques, il recherche avidement, et d’une manière presque exclusive, l’origine de toutes choses, les causes essentielles, soit premières, soit finales, des divers phénomènes qui le frappent, et leur mode fondamental de production, en un mot les connaissances absolues.

 

Ce besoin primitif se trouve naturellement satisfait, autant qu’il puisse jamais l’être, par notre tendance à transporter partout le type humain, en assimilant tous les phénomènes quelconques à ceux que nous produisons nous-mêmes, et qui, à ce titre, commencent par nous sembler assez connus, d’après l’intuition immédiate qui les accompagne.[…] Il devient indispensable de jeter un coup d’œil sur l’ensemble de sa marche naturelle, afin d’apprécier son identité fondamentale sous les trois formes principales qui lui sont successivement propres.

 

La plus immédiate et la plus prononcée constitue le fétichisme proprement dit, consistant surtout à attribuer à tous les corps extérieurs une vie essentiellement analogue à la nôtre, mais presque toujours plus énergique, d’après leur action ordinairement plus puissante. L’adoration des astres caractérise le degré le plus élevé de cette première phase théologique.

 

[…] Sous sa seconde phase essentielle, constituant le vrai polythéisme, trop souvent confondu par les modernes avec l’état précédent, l’esprit théologique représente nettement la libre prépondérance spéculative de l’imagination, tandis que jusqu’alors l’instinct et le sentiment avaient surtout prévalu dans les théories humaines. La philosophie initiale subit la plus profonde transformation que puisse comporter l’ensemble de sa destinée réelle, en ce que la vie y est enfin retirée aux objets matériels, pour être mystérieusement transportée à divers êtres fictifs, habituellement invisibles, dont l’active intervention continue devient désormais la source directe de tous les phénomènes humains. [...] Ce temps est, à tous égards, celui de son plus grand ascendant, à la fois mental et social.

 

[…] Dans la troisième phase théologique, le monothéisme proprement dit commence l’inévitable déclin de la philosophie initiale,[…]où la raison vient restreindre de plus en plus la domination antérieure de l’imagination en laissant graduellement développer le sentiment universel, jusqu’alors presque insignifiant, de l’assujettissement nécessaire de tous les phénomènes naturels à des lois invariables.[…] [Si] les modernes ont dû proclamer l’impossibilité de fonder aucune théorie solide, autrement que sur un suffisant concours d’observations convenables, il n’est pas moins incontestable que l’esprit humain ne pourrait jamais combiner, ni même recueillir, ces indispensables matériaux, sans être toujours dirigé par quelques vues spéculatives préalablement établies. […] Tel est l’heureux privilège des principes théologiques, sans lesquels on doit assurer que notre intelligence ne pouvait jamais sortir de sa torpeur initiale, et qui seuls ont pu permettre, en dirigeant son activité spéculative, de préparer graduellement un meilleur régime logique.

 

 

 

[État métaphysique ou abstrait.]

 

[…] Comme la théologie en effet, la métaphysique tente surtout d’expliquer la nature intime des êtres, l’origine et la destination de toutes choses, le mode essentiel de production de tous les phénomènes; mais au lieu d’y employer les agents surnaturels proprement dits, elle les remplace de plus en plus par ces entités ou abstractions personnifiées, dont l’usage, vraiment caractéristique, a souvent permis de la désigner sous le nom d’ontologie. […] Ce n’est plus alors la pure imagination qui domine, et ce n’est pas encore la véritable observation ; mais le raisonnement y acquiert beaucoup d’extension, et se prépare confusément à l’exercice vraiment scientifique. On doit, d’ailleurs, remarquer que sa part spéculative s’y trouve d’abord très exagérée, par suite de cette tendance opiniâtre à argumenter au lieu d’observer, qui, en tous genres, caractérise habituellement l’esprit métaphysique, même chez ses plus éminents organes.

 

[…] La métaphysique n’est donc réellement, au fond, qu’une sorte de théologie graduellement énervée[1] par des simplifications dissolvantes, qui lui ôtent spontanément le pouvoir direct d’empêcher l’essor spécial des conceptions positives, tout en lui conservant néanmoins l’aptitude provisoire à entretenir un certain exercice indispensable de l’esprit de généralisation, jusqu’à ce qu’il puisse enfin recevoir une meilleure alimentation. […] On peut donc finalement envisager l’état métaphysique comme une sorte de maladie chronique naturellement inhérente à notre évolution mentale, individuelle ou collective, entre l’enfance et la virilité.

 

 

 

[L’Etat positif : age viril de la raison humaine]

 

 

 

1° Principal caractère : la Loi ou Subordination constante de l’imagination à l’observation.

 

[…] De tels exercices préparatoires ayant spontanément constaté l’inanité radicale des explications vagues et arbitraires propres à la philosophie initiale, soit théologique, soit métaphysique, l’esprit humain renonce désormais aux recherches absolues qui ne convenaient qu’à son enfance, et circonscrit ses efforts dans le domaine, dès lors rapidement progressif, de la véritable observation, seule base possible des connaissances vraiment accessibles, sagement adaptées à des besoins réels. La logique spéculative avait jusqu’alors consisté à raisonner, d’une manière plus ou moins subtile, d’après des principes confus, qui, ne comportant aucune preuve suffisante, suscitaient toujours des débats sans issue. Elle reconnaît désormais, comme règle fondamentale, que toute proposition qui n’est pas strictement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes qu’elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de véritables faits, seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former le lien. Quel que soit d’ailleurs le mode, rationnel ou expérimental, de procéder à leur découverte, c’est toujours de leur conformité, directe ou indirecte, avec les phénomènes observés que résulte exclusivement leur efficacité scientifique. La pure imagination perd alors irrévocablement son antique suprématie mentale, et se subordonne nécessairement à l’observation, de manière à constituer un état logique pleinement normal, sans cesser néanmoins d’exercer, dans les spéculations positives, un office aussi capital qu’inépuisable, pour créer ou perfectionner les moyens de liaison, soit définitive, soit provisoire. En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherche des lois, c’est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés.

 

 

 

3° Destination des lois positives : Prévision rationnelle.

 

[…] Depuis que la subordination constante de l’imagination à l’observation a été unanimement reconnue comme la première condition fondamentale de toute saine spéculation scientifique, une vicieuse interprétation a souvent conduit à abuser beaucoup de ce grand principe logique pour faire dégénérer la science réelle en une sorte de stérile accumulation de faits incohérents, qui ne pourraient offrir d’autre mérite essentiel que celui de l’exactitude partielle. Il importe donc de bien sentir que le véritable esprit positif n’est pas moins éloigné, au fond, de l’empirisme que du mysticisme. […] C’est dans les lois des phénomènes que consiste réellement la science, à laquelle les faits proprement dits, quelque exacts et nombreux qu’ils puissent être, ne fournissent jamais que d’indispensables matériaux. Or, en considérant la destination constante de ces lois, on peut dire, sans aucune exagération, que la véritable science, bien loin d’être formée de simples observations, tend toujours à dispenser, autant que possible, de l’exploration directe, en y substituant cette prévision rationnelle, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de l’esprit positif, comme l’ensemble des études astronomiques nous le fera clairement sentir. Une telle prévision, suite nécessaire des relations constantes découvertes entre les phénomènes, ne permettra jamais de confondre la science réelle avec cette vaine érudition qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres. […] Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, à étudier ce qui est afin d’en conclure ce qui sera, d’après le dogme général de l’invariabilité des lois naturelles. »

 

[Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, première partie, chap.1 Classiques Garnier, p 4-5, 22-26]

 


[1] Privée de nerf, affaiblie.

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Publié dans 14 - RAISON et le REEL

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