Marx [13] Les droits de l’homme ne défendent que les droits de la bourgeoisie naissante. (Qu. J.)

Publié le par Maltern


Marx [13] Les droits de l’homme ne défendent que les droits de la bourgeoisie naissante. (Qu. J.)

 

[L’analyse que fait Marx de diverses Déclarations des droits de l’homme et du citoyen (1791, 1793), est une dénonciation de la fonction idéologique du droit. Le droit n’est pas neutre politiquement. L’homme, ainsi distingué du citoyen, n’est autre que le membre de la société bourgeoise. Tout droit serait donc droit défendant les intérêts d’une classe.]

 

 

 

« On fait une distinction entre les « droits de l’homme »[1] et les « droits du citoyen » Quel est cet « homme » distinct du citoyen? Personne d’autre que le membre de la société bourgeoise. Pourquoi le membre de la société bourgeoise est‑il appelé «homme», homme tout court, et pourquoi ses droits sont‑ils appelés droits de l’homme? Qu’est‑ce qui explique ce fait? Par le rapport de l’État politique à la société bourgeoise, par l’essence de l’émancipation politique.

 

Constatons avant tout le fait que les « droits de l’homme » distincts des « droits du citoyen », ne sont rien d’autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c’est‑à‑dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté. La Constitution la plus radicale, celle de 1793, a beau dire : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. «Art. 2. Ces droits (les droits naturels et imprescriptibles) sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. »

 

En quoi consiste la « liberté »? « Art. 6. La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui. » Ou encore, d’après la Déclaration des droits de l’homme de 1791 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

 

La liberté est donc le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans nuire à autrui sont marquées par la loi, de même que la limite de deux champs est déter­minée par un piquet. Il s’agit de la liberté de l’homme considéré comme monade isolée, repliée sur elle-même.

 

[...] L’application pratique du droit de liberté, c’est le droit de propriété privée. Mais en quoi consiste ce dernier droit ?

 

« Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. » (Constitution de 1793, art. 16.)

 

Le droit de propriété est donc le droit de jouir de sa fortune et d’en disposer « à son gré », sans se soucier des autres hommes, indépendamment de la société; c’est le droit de l’égoïsme. C’est cette liberté individuelle, avec son application, qui forme la base de la société bourgeoise. Elle fait voir à chaque homme, dans un autre homme, non pas la réalisation, mais plutôt la limitation de sa liberté. Elle proclame avant tout le droit « de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie ».

 

Restent les autres droits de l’homme, l’égalité et la sûreté.

 

Le mot «égalité» n’a pas ici de signification politique; ce n’est que l’égalité de la liberté définie ci‑dessus: tout homme est également considéré comme une telle monade basée sur elle-même. La Constitution de 1795 détermine le sens de cette égalité : « Art. 5. L’égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. »

 

Et la sûreté ? La Constitution de 1793 dit : « Art. 8. La sûreté consiste dans la protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés. »

 

La sûreté est la notion sociale la plus haute de la société bourgeoise, la notion de la police : toute la société n’existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés.

 

[...] Aucun des prétendus droits de l’homme ne dépasse donc l’homme égoïste, l’homme en tant que membre de la société bourgeoise, c’est‑à‑dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui‑même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé. L’homme est loin d’y être considéré comme un être générique[2]; tout au contraire, la vie générique elle-même, la société, apparaît comme un cadre extérieur à l’individu, comme une limitation de son indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c’est la nécessité naturelle, le besoin et l’intérêt privé, la conservation de leurs propriétés et de leur personne égoïste. »

 

[Marx, La question juive, Paris, 10/18, 1968, trad. J.‑M. Palmier, pp. 37‑39.]

 

 

 
 

 

 


[1] Entre guillemets les mots en français dans le texte de Marx.

  [2] Dans les manuscrits de 1844 Marx précise : « L’homme est un être générique (…)parce qu’il se comporte vis à vis de lui-même comme vis à vis d’un être universel, donc libre. » [M. Editions Sociales, 1962 p.61]

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Publié dans 24 - Justice et Droit

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