Nietzsche Friedrich [12] La mort du Dieu chrétien : une libération ? On ne saurait dire mais en tout cas un horizon dégagé et des turbulences à venir. (G.S. § 343)
Nietzsche Friedrich [12] La mort du Dieu chrétien : une libération ? On ne saurait dire mais en tout cas un horizon dégagé et des turbulences à venir. (G.S. § 343)
Ce que signifie notre gaieté d’esprit. - Le plus grand événement récent, - le fait que «Dieu est mort», que la croyance au dieu chrétien a perdu toute crédibilité - commence déjà à répandre sa première ombre sur l’Europe. Pour les rares du moins dont les yeux, le soupçon que dardent leurs yeux, sont assez forts et subtils pour ce spectacle, il semble qu’un soleil ait décliné, qu’une ancienne et profonde confiance se soit renversée en doute: notre vieux monde doit leur sembler chaque jour plus crépusculaire, plus méfiant, plus étranger, plus « ancien ». Mais pour l’essentiel, on est en droit de dire: l’événement lui-même est bien trop grand, trop éloigné, trop en marge du pouvoir de compréhension de beaucoup pour que l’on puisse même simplement affirmer que la nouvelle en est déjà arrivée; et moins encore que beaucoup savent déjà ce qui s’est produit à cette occasion - et tout ce qui désormais, une fois cette croyance ensevelie, doit s’effondrer pour avoir été construit sur elle, avoir pris appui sur elle, s’être développé en elle: par exemple toute notre morale européenne. Cette longue profusion et succession de démolitions, de destructions, de déclins, de bouleversements qui nous attend: qui aujourd’hui la devinerait suffisamment pour se faire le professeur et l’annonciateur de cette formidable logique de terreur, le prophète d’un assombrissement et d’une éclipse de soleil qui n’a vraisemblablement pas encore connu son pareil sur terre ?... Même nous, devineurs d’énigmes nés, nous qui pour ainsi dire attendons sur les montagnes, placés entre aujourd’hui et demain et écartelés dans la contradiction entre aujourd’hui et demain, nous, premiers nés, et enfants précoces du siècle à venir, qui par excellence devrions dès à présent apercevoir les ombres qui envelopperont nécessairement l’Europe sous peu: comment se fait-il pourtant que même nous envisagions cet obscurcissement sans être vraiment concernés, surtout sans préoccupation ni peur pour nous-mêmes ? Peut-être subissons-nous trop encore l’influence des conséquences immédiates de cet événement - et ces conséquences immédiates, ces conséquences pour nous, ne sont absolument pas, à l’inverse de ce que l’on pourrait peut-être attendre, tristes et assombrissantes, mais bien plutôt pareilles à une nouvelle espèce, difficile à décrire, de lumière, de bonheur, d’allégement, de réjouissance, d’encouragement, d’aurore... En effet, nous, philosophes et «esprits libres», nous sentons, à la nouvelle que le « vieux dieu » est « mort », comme baignés par les rayons d’une nouvelle aurore; notre coeur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, de pressentiment, d’attente, - l’horizon nous semble enfin redevenu libre, même s’il n’est pas limpide, nos navires peuvent de nouveau courir les mers, courir à la rencontre de tous les dangers, toutes les entreprises risquées de l’homme de connaissance sont de nouveau permises, la mer, notre mer, nous offre de nouveau son grand large, peut-être n’y eut-il jamais encore pareil « grand large ». -
[Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882), Livre V, § 343, trad. P. Wotling, Flammarion, pp. 253-254.]