Φ Nietzsche [06] Généalogie de la responsabilité et de la culpabilité qui fondent le devoir. Education à la promesse, mauvaise conscience et religiosité une morale issue d’une police des mœurs

Publié le par Maltern

Φ Nietzsche [06]  Généalogie de la responsabilité et de la culpabilité qui fondent le devoir. Education à la promesse, mauvaise conscience et religiosité une morale issue d’une police des mœurs. (Géné. M. § 2 et 22)

 
 

 

[La Généalogie de la Morale tente de faire l’archéologie de la morale, qui n’est pas conçue comme une donnée naturelle mais une soumission à une longue tradition. Ici se trouve analysée la notion de responsabilité, qui fonde celle de devoir]

 

« C’est là précisément la longue histoire de l’origine de la responsabilité. Cette tâche d’élever et de discipliner un animal qui puisse faire des promesses a pour condition préalable, ainsi que nous l’avons déjà vu, une autre tâche : celle de rendre d’abord l’homme déterminé et uniforme jusqu’à un certain point, semblable parmi ses sem­blables, régulier et, par conséquent, calculable. Le prodigieux travail de ce que j’ai appelé la « moralité des moeurs »[1] - le véritable travail de l’homme sur lui-même pendant la plus longue période de l’espèce humaine, tout son travail préhistorique, prend ici sa signification et reçoit sa grande justification, quel que soit d’ailleurs le degré de cruauté, de tyrannie, de stupidité et d’idiotie qui lui est propre : ce n’est que par la moralité des moeurs et la camisole de force sociale que l’homme est devenu réellement calculable. Plaçons-nous par contre au bout de l’énorme processus, à l’endroit où l’arbre mûrit enfin ses fruits, où la société et sa moralité des moeurs présentent enfin au jour ce pour quoi elles n’étaient que moyens et nous trouverons que le fruit le plus mûr de l’arbre est l’individu souverain, l’indi­vidu qui n’est semblable qu’à lui-même, l’individu affranchi de la moralité des moeurs, l’individu autonome et supramoral (car « autonome » et « moral » s’ex­cluent), bref l’homme à la volonté propre, indépendante et durable, l’homme qui peut promettre.

[...] La fière connaissance du privilège extraordinaire de la responsabilité, la conscience de cette rare liberté, de cette puissance sur lui-même et sur le destin, a pénétré chez lui jusqu’aux profondeurs les plus intimes, pour passer à l’état d’instinct, d’instinct dominant - : comment l’appellera-t-il, cet instinct dominant, à supposer qu’il res­sente le besoin d’une désignation? Ceci n’offre pas l’ombre d’un doute : l’homme souverain l’appelle sa conscience.

[…] On aura déjà deviné ce qui se passa avec tout cela et sous le voile de tout cela cette volonté à se torturer soi-même, cette cruauté rentrée de l’animal-homme refoulé dans sa vie intérieure, se retirant avec effroi dans son individualité, enfermé dans l’«Etat» pour être apprivoisé, et qui inventa la mauvaise conscience pour se faire du mal, après que la voie naturelle de cette volonté de faire le mal lui fut coupée, - cet homme de la mauvaise conscience s’est emparé de l’hypothèse religieuse pour pous­ser son propre supplice à un degré de dureté et d’acuité effrayant. Une dette envers Dieu : cette pensée devint pour lui un instrument de torture. Il saisit en « Dieu » ce qu’il y a de plus contraire à ses propres instincts animaux irrémissibles [2], il interprète ces instincts mêmes comme dette envers Dieu (hostilité, rébellion, révolte contre le «maître», le «père», l’ancêtre et le principe du monde), il se place au beau milieu de l’antithèse entre «Dieu» et le «diable», il jette hors de lui-même toutes les négations, tout ce qui le pousse à se nier soi-même, à nier la nature, la spontanéité, la réalité de son être pour en faire l’affirmation de quelque chose d’existant, de corporel, de réel, Dieu, Dieu saint, Dieu juge, Dieu bourreau, l’Au-delà, le supplice infini, l’enfer, la gran­deur incommensurable du châtiment et de la faute.

C’est là une espèce de délire de la volonté dans la cruauté psychique, dont à coup sûr on ne trouvera pas d’équivalent : cette volonté de l’homme à se trouver coupable et réprouvé jusqu’à rendre l’expiation impossible, sa volonté de se voir châtié sans que jamais le châtiment puisse être l’équivalent de la faute, sa volonté d’infester et d’empoisonner le sens le plus profond des choses par le problème de la punition et de la faute, pour se couper une fois pour toutes la sortie de ce labyrinthe d’« idées fixes », sa volonté enfin d’ériger un idéal - celui du « Dieu très saint » - pour bien se rendre compte en présence de cet idéal de son absolue indignité propre.

Quelle bête triste et folle que l’homme ! »

[Nietzsche, La généalogie de la morale, 1887, II § 2 et 22 trad. Albert,]

 



 

[1] In Aurore, aphorismes 9, 14, 16.

[2] Qui ne peuvent être pardonnés.

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Publié dans 28 - Devoir

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