WEIL Eric 1904-1977 [01] Le danger du moralisme : exiger l’absolu et l’universel dans le quotidien.
WEIL Eric 1904-1977 [01] Le danger du moralisme : exiger l’absolu et l’universel dans le quotidien.
La morale concrète et réalisable insiste plus sur le sens de ses devoirs que sur l’héroïsme moral.
[La morale n’est pas seulement un arsenal d’interdits. « Le » devoir est une prescription positive qui se traduit pour l’individu en situation, en « des » devoirs, ne serait-ce que professionnels. C’est ce qui lui permet de ne pas sombrer dans le moralisme ou la chasse aux sorcières. Ce sens des obligations c’est ce qui me lie (ob-ligare) à un bien réalisable. La sainteté ou l’héroïsme sont de l’exceptionnel or il faut investir le quotidien et l’ordinaire. Cet appel à la perfection est souvent une manière de reléguer la morale à ce qu’on ne vit pas et ce qu’on n’est pas au quotidien : le paradoxe est alors qu’ « au nom de la morale, on refuse toute morale concrète » (P 99)]
« Le devoir constitue l’unique catégorie fondamentale de la morale‑ Devoir, C’est‑à‑dire, ce qui, pour la conscience, […] structure le contenu qu’elle considère comme son thème authentique, à savoir, la liberté, concrète dans la liberté raisonnable et dans l’opposition de cette volonté à l’animalité, à la violence intérieure et extérieure, et concevable seulement en cette opposition à l’animalité. La morale est incapable d’aller au‑delà de l’affirmation du devoir, qui oppose dans l’individu le désir et le besoin naturels à l’exigence de l’universalité. Le devoir existe, pour l’individu, sous la forme des devoirs. […] Les devoirs ne sont pas seulement des devoirs d’abstention, de simples interdictions, d’apparence positive par le fait d’être formulés en langage positif, mais prescrivent certaines façons d’agir, des actions déterminées. Je ne suis pas seulement tenu de ne pas tuer mon prochain, je suis obligé, par telle morale, de donner de mon superflu à celui qui est dans le besoin.
Dans la vie morale, les choses se passent d’ordinaire d’une façon plus simple que les discussions des philosophes de la morale ne le donnent à penser. Ce d’ordinaire a son importance : la réflexion morale, c’est compréhensible, s’occupe la plupart du temps des cas extraordinaires, les héros moraux du passé l’inspirent beaucoup plus que ce qui se fait tous les jours. Il faut avouer que Socrate est un personnage plus intéressant pour le philosophe que son voisin de palier. Mais la morale ri a pas principalement affaire aux Socrate ; elle apprendra d’eux beaucoup, peut‑être l’essentiel ; ce n’est pas à eux qu’elle s’adresse. […] Il est séduisant de se voir dans le rôle du révolutionnaire moral, surtout parce qu’on se débarrasse ainsi des obligations présentes ; il est plus cohérent de se déclarer tenu par ce qui est exigé de chacun dans le monde tel qu’il est, ‑ tel qu’il est avec les aspirations morales qui en font partie : c’est dans cette vie ordinaire, courante, journalière, que se posent et se résolvent les problèmes de la vie morale, et c est en prenant au sérieux ces problèmes que les héros de la morale sont devenus ce qu’ils sont à nos yeux. […] Personne n’a besoin d’un traité pour apprendre qu’il ne doit pas tuer ou voler et qu’il doit restituer le dépôt qu’on lui a confié. Les questions qui se posent en fait sont d’un type tout autre. Lequel de deux malheureux dois‑je secourir si je n’en peux aider qu’un seul ? A qui dois‑je ma fidélité si la communauté et la famille me demandent des services différents et que je ne peux pas rendre en même temps ? Dois‑je, puis‑je faire de la peine à un être humain si cette peine, à mon meilleur jugement, lui sera utile, ou dois‑je la lui épargner en me disant qu’il trouvera tout seul le bon chemin et que mon intervention procéderait d’une intervention inadmissible ? Dois‑je, quand il s’agit de moi et des miens, sacrifier le présent à l’avenir, dois‑je préserver ce présent, dans la conviction que Je ne peux pas prévoir avec certitude ce qui résultera de mes actes, ou suis‑je lâche en raisonnant ainsi et fais‑je fi de toute prudence ? A de telles questions, qui se posent dans la vie de tout homme, pas plus que l’historisme le principe de l’universalité n’apporte de réponse. […] Une sorte d’égoïsme moral cherche à se mettre à l’abri de toute responsabilité dans la réalité et se replie sur une bonne conscience qui, pour rester pure de toute souillure possible, devrait se vider de tout contenu et abjurer tout contact humain. ‑ Nous aurons à revenir sur le problème, en parlant de l’unité et du conflit entre la moralité des intentions et celle de la responsabilité. […] La morale et, en particulier, la justice ne peuvent se réaliser que dans un monde donné, historique. Il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait pas de justice sur terre : une telle conséquence n’en découlerait que si l’on se prêtait au paralogisme moraliste, à l’exigence de l’absolu dans l’immédiat. Ce qui, au contraire, en résulte est qu’il y a de la justice dans le monde et que cette justice est plus ou moins proche de la justice de l’universalité, laquelle universalité ne dessine pas un état final, mais définit le critère de tout état présent. C’est devoir de chercher la justice, de la chercher ici et maintenant, et parce qu’il faut la chercher ici et maintenant, il la faut aussi chercher pour cet ici, et ce maintenant, pour les hommes de ce moment historique, et avec eux. Le monde de la morale est le monde des hommes, êtres finis, besogneux, passionnés, raisonnables parce que exposés à la violence intérieure du caractère, du tempérament, de l’arbitraire individuel. Il n’est pas besoin d’une profonde réflexion pour découvrir qu’un tel monde est imparfait. Il semble être plus difficile d’admettre, bien qu’il s’agisse d’une évidence et d’une identité, que la morale n’a de sens que dans un monde de cette espèce et que c’est là ce qui constitue la seule réalité, ou, si l’on préfère, la seule grandeur de la morale, de la justice, de tout devoir, de toute volonté raisonnable. »
[Eric Weil, Philosophie morale, Vrin, 1960, 5’ édition, 1992, p. 85‑86 ;p. 188‑189 ; p. 114 ; p. 139]