Canguilhem [03] L’ « anormal » n’est pas une absence de normes, et le normal n’est pas un « absolu » mais une notion statistique et évolutive.

Publié le par Maltern

Canguilhem [03] L’ « anormal » n’est pas une absence de normes, et le normal n’est pas un « absolu » mais une notion statistique et évolutive.

 

Difficultés posée par la notion de santé biologique ou psychique : une adaptabilité plus qu’un état.

 

 « On peut donc conclure ici que le terme de « normal » n’a aucun sens proprement absolu ou essentiel. Nous avons proposé, dans un travail antérieur que ni le vivant, ni le milieu ne peuvent être dits normaux si on les considère séparément, mais seulement dans leur rela­tion. C’est ainsi seulement qu’on peut conserver un fil conducteur sans la possession duquel on devra tenir nécessairement pour anormal ‑ c’est‑à‑dire, croit‑on, patholo­gique ‑ tout individu anomal[1] (porteur d’anomalies), c’est‑à‑dire aberrant par rapport à un type spécifique statistiquement défini. Dans la mesure où le vivant anomal se révélera ultérieurement un mutant d’abord toléré, puis envahissant, l’exception deviendra la règle au sens statistique du mot. Mais au moment où l’invention biologique fait figure d’exception par rapport à la norme statistique du jour, il faut bien qu’elle soit en un autre sens normale, bien que méconnue comme telle, sans quoi on aboutirait à ce contresens biologique que le pathologique pourrait engendrer le normal par reproduction.

 

Par l’interférence des fluctuations géniques et des oscillations de la quantité et de la qua­lité des conditions d’existence ou de leur distribution géographique, nous pouvons saisir que le normal signifie tantôt le caractère moyen dont l’écart est d’autant plus rare qu’il est plus sensible et tantôt le caractère dont la reproduction, c’est‑à‑dire à la fois le maintien et la multiplication, révélera l’importance et la valeur vitales. A ce deuxième sens, le nor­mal doit être dit instituteur de la norme ou normatif, il est prototypique et non plus sim­plement archétypique. Et c’est ce deuxième sens qui doit normalement sous‑tendre le premier.

 

Mais nous ne perdons pas de vue que ce qui intéresse le médecin, c’est l’homme. On sait que, chez l’homme, le problème de l’anomalie, de la monstruosité et de la mutation se pose dans les mêmes termes que chez l’animal. Il suffit de rappeler l’albinisme, la syndac­tylie, l’hémophilie, le daltonisme, comme cas les moins rares. On sait aussi que la plupart de ces anomalies sont tenues justement pour des infériorités et l’on pourrait s’étonner de ne les voir pas éliminées par la sélection si l’on ne savait que d’une part des mutations les renouvellent incessamment, que d’autre part et surtout le milieu humain les abrite toujours de quelque façon et compense par ses artifices le déficit manifeste qu’elles représentent par rapport aux formes « normales » correspondantes.

 

[…] S’il est donc vrai qu’une anomalie, variation individuelle sur un thème spécifique, ne devient pathologique que dans son rapport avec un milieu de vie et un genre de vie, le problème du pathologique chez l’homme ne peut pas rester strictement biologique, puisque l’activité humaine, le travail et la culture ont pour effet immédiat d’altérer constamment le milieu de vie des hommes. L’histoire propre à l’homme vient modifier les problèmes. En un sens, il n’y pas de sélection dans l’espèce humaine dans la mesure où l’homme peut créer de nouveaux milieux au lieu de supporter passivement les changements de l’ancien, et, en un autre sens, la sélection chez l’homme a atteint sa perfection limite, dans la mesure où l’homme est ce vivant capable d’existence, de résistance, d’activité technique et culturelle dans tous les milieux.

 

[…] Nous ne pouvons pas dire que le concept de « patho­logique » soit le contradictoire logique du concept de «normal », car la vie à l’état patho­logique n’est pas absence de normes mais présence d’autres normes. En toute rigueur, «pathologique » est le contraire vital de « sain » et non le contradictoire logique de normal. Dans le mot français « a‑normal », le préfixe a est pris usuellement dans un sens de priva­tion alors qu’il devrait l’être dans un sens de distorsion.

 

[…] La maladie, l’état pathologique, ne sont pas perte d’une norme mais allure de la vie réglée par des normes vitalement inférieures ou dépréciées du fait qu’elles interdisent au vivant la parti­cipation active et aisée, génératrice de confiance et d’assurance, à un genre de vie qui était antérieurement le sien et qui reste permis à d’autres. […] Comme le dit Goldstein, les normes de vie pathologique sont celles qui obligent désor­mais l’organisme à vivre dans un milieu « rétréci », différent qualitativement, dans sa struc­ture, du milieu antérieur de vie, et dans ce milieu rétréci exclusivement, par l’impossi­bilité où l’organisme se trouve d’affronter les exigences de nouveaux milieux, sous forme de réactions ou d’entreprises dictées par des situations nouvelles. Or, vivre pour l’animal déjà, et à plus forte raison pour l’homme, ce n’est pas seulement végéter et se conserver, c’est affronter des risques et en triompher.

 

La santé est précisément, et principalement chez l’homme, une certaine latitude, un certain jeu des normes de la vie et du comporte­ment. Ce qui la caractérise c’est la capacité de tolérer des variations des normes auxquelles seule la stabilité, apparemment garantie et en fait toujours nécessairement précaire, des situations et du milieu confère une valeur trompeuse de normal définitif. L’homme n’est vraiment sain que lorsqu’il est capable de plusieurs normes, lorsqu’il est plus que normal. La mesure de la santé c’est une certaine capacité de surmonter des crises organiques pour instaurer un nouvel ordre physiologique, différent de l’ancien. Sans intention de plaisan­terie, la santé c’est le luxe de pouvoir tomber malade et de s’en relever. »

 

[Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, p 202-204 ; 209-210]

 
 


[1] <Nomos> : la loi en grec.

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Publié dans 18 - Le vivant - L - S

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