CANGUILHEM Georges 1904 -1995 [01] Le biologiste n’est pas un physicien. Pourquoi l’intelligence analytique ne suffit-elle pas pour comprendre le vivant ?
CANGUILHEM Georges 1904 -1995 [01] Le biologiste n’est pas un physicien. Pourquoi l’intelligence analytique ne suffit-elle pas pour comprendre le vivant ?
« Ainsi, à travers la relation de la connaissance à la vie humaine, se dévoile la relation universelle de la connaissance humaine à l’organisation vivante. La vie est formation de formes, la connaissance est analyse des matières informées. Il est normal qu’une analyse ne puisse jamais rendre compte d’une formation et qu’on perde de vue l’originalité des formes quand on n’y voit que des résultats dont on cherche à déterminer les composantes. Les formes vivantes étant des totalités dont le sens réside dans leur tendance à se réaliser comme telles au cours de leur confrontation avec leur milieu, elles peuvent être saisies dans une vision, jamais dans une division. Car diviser c’est, à la limite, et selon l’étymologie, faire le vide et une forme, n’étant que comme un tout, ne saurait être vidée de rien. « La biologie, dit Goldstein, a affaire à des individus qui existent tendent à exister, c’est-à-dire à réaliser leurs capacités du mieux possible dans un environnement donné ».
Ces affirmations n’entraînent aucune interdiction. Qu’on détermine et mesure l’action de tel ou tel sel minéral sur la croissance d’un organisme, qu’on établisse un bilan énergétique, qu’on poursuive la synthèse chimique de telle hormone surrénalienne, qu’on cherche les lois de la conduction de l’influx nerveux ou du conditionnement des réflexes, qui songerait sérieusement à le mépriser ? Mais tout cela est en soi à peine une connaissance biologique, tant qu’il lui manque la conscience du sens des fonctions correspondantes. L’étude biologique de l’alimentation ne consiste pas seulement à établir un bilan, mais à rechercher dans l’organisme lui-même le sens du choix qu’à l’état libre il opère dans son milieu pour faire ses aliments de telles et telles espèces ou essences, à l’exclusion de telles autres qui pourraient en rigueur théorique lui procurer des apports énergétiques équivalents pour son entretien et pour sa croissance. L’étude biologique du mouvement ne commence qu’avec la prise en considération de l’orientation du mouvement, car elle seule distingue le mouvement vital du mouvement physique, la tendance, de l’inertie. En règle générale la portée pour la pensée biologique d’une connaissance analytiquement obtenue ne peut lui venir que de son information par référence à une existence organique saisie dans sa totalité. Selon Goldstein : « Ce que les biologistes prennent généralement pour point de départ nécessaire est donc généralement ce qu’il y a de plus problématique dans la biologie », car seule la représentation de la totalité permet de valoriser les faits établis en distinguant ceux qui ont vraiment rapport à l’organisme et ceux qui sont, par rapport à lui, insignifiants. A sa façon Claude Bernard avait exprimé une idée analogue : « En physiologie l’analyse qui nous apprend les propriétés des parties organisées élémentaires isolées ne nous donnerait jamais qu’une synthèse idéale très incomplète. Il faut donc toujours procéder expérimentalement dans la synthèse vitale parce que des phénomènes tout à fait spéciaux peuvent être le résultat de l’union ou de l’association de plus en plus complexe des phénomènes organisés. Tout cela prouve que ces éléments, quoique distincts et autonomes, ne jouent pas pour cela le rôle de simples associés et que leur union exprime plus que l’addition de leurs parties séparées ». Mais on retrouve dans ces propositions le flottement habituel de la pensée Claude Bernard qui sent bien d’une part l’inadéquation à tout objet biologique de la pensée analytique et qui reste d’autre part fasciné par le prestige des sciences physico-chimiques auxquelles il souhaite voir la biologie ressembler pour mieux assurer, croit-il, les succès de la médecine.
Nous pensons, quant à nous, qu’un rationalisme raisonnable doit savoir; reconnaître ses limites et intégrer ses conditions d’exercice. L’intelligence ne peut s’appliquer à la vie qu’en reconnaissant l’originalité de la vie. La pensée du vivant doit tenir du vivant l’idée du vivant. »
[G. Canguilhem; La Connaissance de la Vie; 1967, Paris, J. Vrin,; pp. 11-13.]