MARROU Henri-Irénée 1904-1977 [01] L’histoire est inséparable de l’historien, limites de l’objectivité en histoire.

Publié le par Maltern

MARROU Henri-Irénée 1904-1977 [01] L’histoire est inséparable de l’historien, limites de l’objectivité en histoire.

 

 « Si on la dépouille de ses outrances polémiques et de ses formulations paradoxales, la philosophie critique de l’histoire se ramène finalement à la mise en évidence du rôle décisif que joue, dans l’élaboration de la connaissance historique, l’intervention active de l’historien, de sa pensée, de sa personnalité. Nous ne dirons plus « histoire est, hélas ! inséparable de l’historien [1]  »…

 

Nous enregistrons ce fait, inscrit dans la structure de l’être, sans surprise ni colère; nous ne pouvons que constater la situation faite à l’historien par les conditions de la connaissance [structure de l’esprit et nature de l’objet] et c’est à l’intérieur de ces nécessités que nous cherchons a montrer à quelles conditions et dans quelle limite une connaissance authentique, c’est-à-dire vraie, du passé humain se trouve accessible.

 

[...] Il est devenu classique et il peut être encore utile, pédagogiquement, d’opposer cette prise de conscience, qui suffit à définir ce que nous appelons avec fierté le nouvel esprit historique, [2] ce principe fondamental, aux illusions de nos prédécesseurs positivistes. Ils rêvaient, je ne crois pas qu’il soit calomnieux de le dire, d’aligner l’histoire sur ce qu’ils appelaient, le mot est bien révélateur, les sciences « exactes » la physique, la chimie, la biologie, - sciences d’ailleurs dont ils se faisaient une image bien naïve, si élémentaire qu’elle en devenait fausse [...] : éblouis et un peu intimidés par les triomphes incontestables de ces sciences, les théoriciens positivistes essayèrent de définir les conditions auxquelles devrait satisfaire l’histoire pour atteindre, elle aussi, à l’honorable rang de science positive, de connaissance « valable pour tous » à l’objectivité. Leur ambition avouée était de promouvoir, une science exacte des choses de l’esprit ».

 

Pour mettre à son tour, leur position en formule, nous poserions, conservant les mêmes symboles que plus haut :

 

h = P + p. [3]

 

 

 

Pour eux, l’histoire c’est du Passé, objectivement enregistré, plus, hélas ! une intervention inévitable du présent de l’historien, quelque chose comme l’équation personnelle de l’observateur en astronomie, ou l’astigmatisme de l’ophtalmologiste, c’est-à-dire une donnée parasitaire, quantité qu’il faudrait s’efforcer de rendre aussi petite que possible, jusqu’à la rendre négligeable, tendant vers zéro.

 

Dans cette conception, on paraît admettre que l’historien, et déjà avant lui le témoin dont il utilise le document, ne pourraient, par leur apport personnel, que porter atteinte à l’intégrité de la vérité, objective, de l’histoire; qu’il fût positif ou négatif, - lacunes, incompréhensions, erreurs dans le second cas, considérations oiseuses, fleurs de rhétorique dans le premier -, cet apport serait toujours regrettable et devrait être éliminé. On eût aimé faire de l’historien, et déjà de ses informateurs, un instrument purement passif, comme un appareil enregistreur, qui n’aurait qu’à reproduire son objet, le passé, avec une fidélité mécanique, - à le photographier, comme on eût dit, j’imagine, vers 1900.

 

[...] Mais non, « il n’existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu’il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité »[4] : l’histoire est le résultat de l’effort, en un sens créateur, par lequel l’historien, le sujet connaissant, établit ce rapport entre le passé qu’il évoque et le présent qui est le sien. »

 

 [H.-I Marrou, De la connaissance historique, Seuil, 1959, pp.51-53,55]

 

 

 


[1] La formule et de L.I. Halkin, in Initiation à la critique historique 1953, p 86, citant Paul Valéry

[2] L’expression paraphrase le titre de Bachelard : Le nouvel Esprit Scientifique.

[3] Dans cette formule, h est l’histoire, P est le Passé, p est le présent.

[4] Citation de R. Aron

Publicité

Publié dans 13 - L'histoire - L ES

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article