Lévi-Strauss [01] Une histoire ou des histoires ? Histoire stationnaire et histoire cumulative. [Histoire, temps, société]
[L’ethnocentrisme est l’attitude inconsciente qui fait que les membres d’une société la considèrent comme modèle de référence pour juger des autres. Cette illusion ou préjugé viennent d’un attachement à des valeurs dont nous imaginons mal qu’elles puissent être sans signification pour d’autres sociétés. Ethnologue et philosophe Lévi-Strauss qui a étudié entre autres la vie de certaines ethnies brésiliennes propose une approche de l’étude des sociétés à partir de l’idée de structure, souligne leur cohérence, ce qui l’amène à combattre l’idée d’une supériorité du modèle de développement des sociétés occidentales, qui amenait à poser que d’autres sociétés avaient des retards historiques. Cette position l’amène à questionner la notion d’un progrès universel et à se demander s’il existe une histoire ou des histoires.]
« La discussion de l’exemple américain qui précède doit nous inviter à pousser plus avant notre réflexion sur la différence entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative ». Si nous avons accordé à l’Amérique le privilège de l’histoire cumulative, n’est‑ce pas, en effet, seulement parce que nous lui reconnaissons la paternité d’un certain nombre de contributions que nous lui avons empruntées ou qui ressemblent aux nôtres ? Mais quelle serait notre position, en présence d’une civilisation qui se serait attachée à développer des valeurs propres, dont aucune ne serait susceptible d’intéresser la civilisation de l’observateur ? Celui‑ci ne serait‑il pas porté à qualifier cette civilisation de stationnaire ? En d’autres termes la distinction entre les deux formes d’histoire dépend‑elle de la nature intrinsèque des cultures auxquelles on l’applique, ou ne résulte‑t‑elle pas de la perspective ethnocentrique dans laquelle nous nous plaçons toujours pour évaluer une culture différente ? Nous considérerions ainsi comme cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue au nôtre, c’est‑à‑dire dont le développement serait doté pour nous de signification. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient comme stationnaires, non pas nécessairement parce qu’elles le sont, mais parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous, n’est pas mesurable dans les termes du système de référence que nous utilisons.
Que tel est bien le cas, cela résulte d’un examen, même sommaire, des conditions dans lesquelles nous appliquons la distinction entre les deux histoires, non pas pour caractériser des sociétés différentes de la nôtre, mais à l’intérieur même de celle‑ci. Cette application est plus fréquente qu’on ne croit. Les personnes âgées considèrent généralement comme stationnaire l’histoire qui s’écoule pendant leur vieillesse en opposition avec l’histoire cumulative dont leurs jeunes ans ont été témoins. Une époque dans laquelle elles ne sont plus activement engagées, où elles ne jouent plus de rôle, n’a plus de sens : il ne s’y passe rien, ou ce qui s’y passe n’offre à leurs yeux que des caractères négatifs : tandis que leurs petits‑enfants vivent cette période avec toute la ferveur qu’ont oubliée leurs aînés. Les adversaires d’un régime politique ne reconnaissent pas volontiers que celui‑ci évolue ; ils le condamnent en bloc, le rejettent hors de l’histoire, comme une sorte de monstrueux entracte à la fin duquel seulement la vie reprendra. Tout autre est la conception des partisans, et d’autant plus, remarquons‑le, qu’ils participent étroitement, et à un rang élevé, au fonctionnement de l’appareil. L’historicité, ou, pour parler exactement, l’événementialité d’une culture ou d’un processus culturels sont ainsi fonction, non de leurs propriétés intrinsèques, mais de la situation où nous nous trouvons par rapport à eux, du nombre et de la diversité de nos intérêts qui sont gagés sur eux.
L’opposition entre cultures progressives et cultures inertes semblent ainsi résulter, d’abord, d’une différence de localisation. Pour l’observateur au microscope, qui s’est «mis au point» sur une certaine distance mesurée à partir de l’objectif, les corps placés en deçà ou au‑delà, l’écart serait‑il de quelques centièmes de millimètres seulement, apparaissent confus et brouillés, ou même n’apparaissent pas du tout : on voit au travers.
[…] Chaque fois que nous sommes portés à qualifier une culture humaine d’inerte ou de stationnaire, nous devons donc nous demander si cet immobilisme apparent ne résulte pas de l’ignorance où nous sommes de ses intérêts véritables, conscients ou inconscients, et si, ayant des critères différents des nôtres, cette culture n’est pas, à notre égard, victime de la même illusion. Autrement dit, nous nous apparaîtrions l’un à l’autre comme dépourvus d’intérêt, tout simplement parce que nous ne nous ressemblons pas.
La civilisation occidentale s’est entièrement tournée, depuis deux ou trois siècles, vers la mise à la disposition de l’homme de moyens mécaniques de plus en plus puissants. Si l’on adopte ce critère, on fera de la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant l’expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines. La civilisation occidentale, sous sa forme nord‑américaine, occupera la place de tête, les sociétés européennes venant ensuite, avec, à la traîne, une masse de sociétés asiatiques et africaines qui deviendront vite indistinctes. Or ces centaines ou même ces milliers de sociétés qu’on appelle « insuffisamment développées » et « primitives», qui se fondent dans un ensemble confus quand on les envisage sous le rapport que nous venons de citer (et qui n’est guère propre à les qualifier, puisque cette ligne de développement leur manque ou occupe chez elles une place très secondaire), elles se placent aux antipodes les unes des autres ; selon le point de vue choisi, on aboutirait donc à des classements différents.
Si le critère retenu avait été le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guère de doute que les Eskimos d’une part, les Bédouins de l’autre, emporteraient la palme. L’Inde a su, mieux qu’aucune autre civilisation, élaborer un système philosophico‑religieux, et la Chine, un genre de. vie, capables de réduire les conséquences psychologiques d’un déséquilibre démographique. II y a déjà treize siècles, l’Islam a formulé une théorie de la solidarité de toutes les formes de la vie humaine : technique, économique, sociale, spirituelle, que l’Occident ne devait retrouver que tout récemment, avec certains aspects de la pensée marxiste et la naissance de l’ethnologie moderne. On sait quelle place prééminente cette vision prophétique a permis aux Arabes d’occuper dans la vie intellectuelle du moyen âge. L’Occident, maître des machines, témoigne de connaissances très élémentaires sur l’utilisation et les ressources de cette suprême machine qu’est le corps humain. Dans ce domaine au contraire, comme dans celui, connexe, des rapports entre le physique et le moral, l’Orient et l’Extrême-Orient possèdent sur lui une avance de plusieurs millénaires ; ils ont produit ces vastes sommes théoriques et pratiques que sont le yoga de l’Inde, les techniques du souffle chinoises ou la gymnastique viscérale des anciens Maoris. L’agriculture sans terre, depuis peu à l’ordre du jour, a été pratiquée pendant plusieurs siècles par certains peuples polynésiens qui eussent pu aussi enseigner au monde l’art de la navigation, et qui l’ont profondément bouleversé, au XVIIIe siècle, en lui révélant un type de vie sociale et morale plus libre et plus généreuse que tout ce que l’on soupçonnait.
[…] La contribution de l’Afrique est plus complexe, mais aussi plus obscure, car c’est seulement à une date récente qu’on a commencé à soupçonner l’importance de son rôle comme melting pot culturel de l’Ancien Monde : lieu où toutes les influences sont venues se fondre pour repartir ou se tenir en réserve, mais toujours transformées dans des sens nouveaux. La civilisation égyptienne, dont on connaît l’importance pour l’humanité, n’est intelligible que comme un ouvrage commun de l’Asie et de l’Afrique et les grands systèmes politiques de l’Afrique ancienne, ses constructions juridiques, ses doctrines philosophiques longtemps cachées aux Occidentaux, ses arts plastiques et sa musique, qui explorent méthodiquement toutes les possibilités offertes par chaque moyen d’expression, sont autant d’indices d’un passé extraordinairement fertile. Celui‑ci est, d’ailleurs, directement attesté par la perfection des anciennes techniques du bronze et de l’ivoire, qui dépassent de loin tout ce que l’Occident pratiquait dans ces domaines à la même époque.
[…] Nous avons déjà évoqué la contribution américaine, et il est inutile d’y revenir ici. D’ailleurs, ce ne sont pas tellement ces apports morcelés qui doivent retenir l’attention, car ils risqueraient de nous donner l’idée, doublement fausse, d’une civilisation mondiale composée comme un habit d’Arlequin. On a trop fait état de toutes les propriétés : phénicienne pour l’écriture ; chinoise pour le papier, la poudre à canon, la boussole ; indienne pour le verre et l’acier... Ces éléments sont moins importants que la façon dont chaque culture les groupe, les retient ou les exclut. Et ce qui fait l’originalité de chacune d’elles réside plutôt dans sa façon particulière de résoudre des problèmes, de mettre en perspective des valeurs, qui sont approximativement les mêmes pour tous les hommes : car tous les hommes sans exception possèdent un langage, des techniques, un art, des connaissances de type scientifique, des croyances religieuses, une organisation sociale, économique et politique. Or ce dosage n’est jamais exactement le même pour chaque culture, et de plus en plus l’ethnologie moderne s’attache à déceler les origines secrètes de ces options plutôt qu’à dresser un inventaire de traits séparés. »
[ Lévi-Strauss, Race et Histoire, 6, ( 1952), Denoël Médiations p 41-50 ]