RICOEUR Paul 1913-2005 [05] Faute de pouvoir atteindre une objectivité du type de la physique, l’historien doit prétendre à une "subjectivité de haut rang."

Publié le par Maltern

RICOEUR Paul 1913-2005 [05] Faute de pouvoir atteindre une objectivité du type de la physique, l’historien doit prétendre à une "subjectivité de haut rang."

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« Nous attendons de l’histoire une certaine objectivité, l’objectivité qui lui convient: c’est de là que nous devons partir et non de l’autre terme. Or qu’attendons‑nous sous ce titre ? L’objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict: est objectif ce que la pensée métho­dique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu’elle peut ainsi faire com­prendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques; cela est vrai aussi de l’histoire. Nous attendons par conséquent de l’his­toire qu’elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l’objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie: il y a autant de niveaux d’objectivité qu’il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l’histoire ajoute une nouvelle province à l’empire varié de l’objectivité.

 

Cette attente en implique une autre: nous attendons de l’historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l’objectivité qui convient à l’histoire. Il s’agit donc d’une subjectivité impliquée, impli­quée par l’objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu’il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un dépar­tage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l’exercice même du métier d’historien.

 

Ce n’est pas tout: sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l’historien; nous atten­dons que l’histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l’histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l’homme. Mais cet intérêt, cette attente d’un passage ‑ par l’histoire ‑ de moi à l’homme, n’est plus exactement épistémolo­gique, mais proprement philosophique: car c’est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des œuvres d’historien; cet intérêt ne concerne déjà plus l’historien qui écrit l’histoire, mais le lecteur ‑ singulièrement le lecteur philosophique ‑, le lecteur en qui s’achève tout livre, toute œuvre, à ses risques et périls. »

 

[Paul Ricœur, Histoire et Vérité, Ed. du Seuil, coll. Esprit, 1955, pp. 23‑24.]

 
 
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Publié dans 13 - L'histoire - L ES

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