JAMES William ~ 1842 - 1910 [01] Crit. De Descartes : il n’y a pas d’états de conscience, mais un « courant » sans cesse changeant, ou le moi et le monde sont liés
[Il fait de études de médecine puis se consacre à la psychologie et publie en 1890 ses Principes de psychologieaucun dualisme de l'être représenté et de l'être représentant ne réside dans l'expérience elle-même». Seule demeure une « expérience pure », qui change de forme et de signification, selon les contextes. Le sujet et l'objet, ne sont plus que les «attributs fonctionnels» d'une seule et même chose. Il n’y a pas d’états de conscience, mais un courant de conscience] qui lui valent une ntorité mondiale. Bergson le tint pour un des phosophe les plus important du temps.Critiquant la distinction classique entre le moi et le monde, le sujet et l'objet, la pensée et les choses, il soutient qu’ «
« De tous les faits que nous présente la vie intérieure, le premier et le plus concret est sans contredit celui-ci : des états de conscience vont s’avançant, s’écoulant et se succédant sans trêve en nous. Comment déterminer le processus de ce mouvement ? Nous y remarquons immédiatement quatre caractères importants.
I. Chaque « état » tend à s’intégrer à une conscience personnelle. — Ni la simultanéité ni la proximité spatiale ni la similitude de qualité ou de contenu ne sauraient amener à se fondre des pensées isolées les unes des autres par le mur infranchissable de la propriété privée du moi : il n’est pas dans la nature de séparation plus radicale que celle-là. C’est ce dont on conviendra toujours tant qu’on se bornera à affirmer le fait de l’existence de « consciences personnelles » et qu’on évitera d’introduire des discussions sur leur nature. En ce sens, c’est bien le moi, et non la pensée, qui mérite d’être considéré comme la première et immédiate donnée de la psychologie[1]. La vraie formule du fait de conscience universel n’est pas : « il y a des sensations et des pensées », mais : « je pense » et « je sens ».
[…] II. La conscience ne cesse de changer. — Je ne veux pas dire par là qu’aucun état de conscience n’a de durée. […] Je ne veux que mettre l’accent sur cette vérité qu’un état une fois disparu ne peut jamais revenir identique à ce qu’il fut. Constamment nous passons d’une sensation visuelle à une sensation auditive, d’un raisonnement à une décision, d’un souvenir à une espérance, de l’amour à la haine, etc. ; bref notre conscience revêt mille formes successives. « Mais, c’est là ne parler, dira-t-on, que d’états complexes, c’est-à-dire de combinaisons d’états simples. Or les états simples n’échappent-ils pas à cette loi de transformation ? Est-ce que, par exemple, un même objet ne nous donne pas indéfiniment la même sensation ? La touche d’un piano frappée avec la même force ne nous fait-elle pas toujours entendre le même son ? La même herbe ne nous donne-t-elle pas toujours la même sensation de vert ? Le même ciel, la même sensation de bleu ? Le même flacon d’eau de Cologne, la même odeur, la respirât-on mille fois ? »
On s’expose à passer pour un sophiste dès que l’on émet ici quelque doute. Et cependant regardez-y de plus près, toutes ces affirmations sont sans preuves : jamais un courant afférent ne saurait nous donner deux fois exactement la même sensation physique.
Ce qui reparaît deux fois, c’est le même objet. […] [Mais,] en général, nous ne tenons aucun compte de ce fait qu’un même objet nous donne des sensations visuelles, auditives et olfactives différentes à des distances différentes ou dans des circonstances différentes. Ce qu’il nous importe de connaître, ce sont des choses identiques ; les sensations qui nous assurent de cette identité ont dès lors des chances de nous apparaître elles-mêmes identiques les unes aux autres, sans que nous y regardions de plus près.
[…] Souvent nous sommes frappés des étranges différences qui existent entre nos appréciations successives d’un même objet. Nous sommes tout surpris d’avoir pu le mois dernier porter tel jugement où se marque un état d’esprit que, sans bien savoir pourquoi, nous ne pouvons même plus concevoir comme possible.
Ainsi, d’une année à l’autre, voyons-nous les choses dans de nouvelles lumières. L’irréel devient réel, et l’intéressant insipide. Les amis qui étaient toute notre raison d’aimer la vie ne sont plus que des ombres vaporeuses. Les femmes naguère si divines, les étoiles, les bois et les eaux, comment donc tout cela est-il devenu si terne et si banal ? Évanouies dans la foule des existences indiscernables, ces jeunes filles qui nous apportaient un souffle d’infini ! Est-ce bien dans ce tableau affreusement vide que nous voyions tout un monde ? Mais où donc agi le sens mystérieux et profond de Goethe, la force de cette page de John Stuart Mill ? Et voici que nous trouvons plus de saveur que jamais au travail et au travail encore, et que la vie pleine, la vie profonde jaillit à miracle des petits devoirs de chaque jour et des petits plaisirs sans gloire.
[…] III. La conscience est sensiblement continue. — Affirmer la continuité de la consciente revient à affirmer deux choses :
10 que la conscience qui suit un « temps vide » se sent solidaire de la conscience qui le précède, en qui elle reconnaît une autre partie de son moi ;
20 que les changements qualitatifs qui se produisent d’un moment à l’autre dans le contenu de la conscience ne sont jamais brusques et ne constituent jamais des cassures absolues.
10 Commençons notre examen par le cas des « temps vides ». Pierre et Paul s’éveillent dans le même lit et s’aperçoivent qu’ils ont dormi ; chacun d’eux revient mentalement en arrière et rejoint un seul des deux courants de pensée interrompus par le sommeil. Le présent de Pierre retrouve instantanément la passé de Pierre et ne commet pas l’erreur de rejoindre celui de Paul. La pensée de Paul à son tour fait preuve de la même sûreté d’orientation. C’est Pierre, Pierre présent qui s’approprie le passé de Pierre.
[…] La communion au moi, voilà ce que ne rompt pas une rupture du courant conscientiel et ce qui permet à la pensée présente de franchir un temps vide dont elle a conscience, pour s’ajointer à telles portions choisies du passé qu’elle entend « continuer ».
20 Mais voici qu’apparaissent, jusqu’au dedans d’un même moi et entre des pensées qui toutes se sentent interdépendantes, des séparations et des jointures dont notre exposé ne semble tenir aucun compte. N’y a-t-il pas solution de continuité du fait de brusques contrastes qualitatifs entre segments successifs du courant de pensée ? Est-ce qu’une forte explosion ne partage pas en deux la conscience dans laquelle elle éclate brusquement ? Eh bien non ! Car jusque dans notre aperception du tonnerre se glisse pour s’y continuer l’aperception du silence antérieur : ce que nous entendons dans un coup de tonnerre, ce n’est pas le tonnerre pur, mais « le tonnerre-qui-rompt-le-silence-et-contraste-avec-lui ».
[…] Objectivement, nous pensons que le tonnerre tue le silence subjectivement, la conscience du tonnerre enveloppe la conscience du silence et de sa disparition.
Quand nous jetons un coup d’œil d’ensemble sur le merveilleux courant de notre conscience, ce qui nous frappe dès l’abord, c’est une succession d’allures très différentes. Il semble que la conscience, tel un oiseau, vole et se perche tour à tour. Ce rythme s’exprime dans le rythme du langage où chaque pensée se meut dans une phrase et chaque phrase s’arrête à un point. Les haltes de la pensée sont généralement consacrées à quelques images sensorielles, qui ont ici le privilège de pouvoir rester indéfiniment sous le regard de la conscience qui les contemple sans les altérer.
Et les vols de la pensée sont consacrés aux rapports, statiques ou dynamiques qui pour la plupart tendent à relier les objets contemplés pendant les périodes de repos relatif. Appelons « états substantifs » ceux où la pensée s’arrête et « états transitifs » ceux où la pensée vole. La grande difficulté est maintenant de se rendre compte par l’introspection de la vraie nature des états transitifs.
[…] [Mais,] si vraiment les états de conscience ne sont pas des mythes, aussi sûrement qu’il y a dans la nature des rapports entre les divers objets, il y a des états de conscience qui connaissent ces rapports. […] En bonne justice, de même que nous parlons de sensations de bleu ou de chaud, nous devrions parler de sensations de rapports et de nuances, de sensations de mais, de par, de et, de si. Cela nous répugne ; le langage s’y refuse, reflétant notre très vieille habitude de réserver le droit d’existence aux états substantifs seuls.
À côté des états transitifs, il nous faut montrer maintenant de nouvelles modifications de la conscience, innommées comme eux, aussi importantes qu’eux et qui sont comme eux des instruments de connaissance.
[…] Supposons que trois personnes nous disent successivement : « Attendez ! », « Écoutez ! », « Regardez ! » Ces trois appels mettent notre conscience dans trois attitudes d’expectative parfaitement différentes, encore qu’en aucun des trois cas elle n’ait devant elle un objet déterminé. Personne ne niera, je pense, qu’il y ait alors une modification très réelle de la conscience et comme le sentiment d’une direction d’où va venir une impression, une impression qui n’est pas encore.
[…] Supposons maintenant que nous essayions de nous rappeler un mot oublié. Notre conscience est alors dans un état vraiment original. Il y a en elle un vide, mais un vide extraordinairement actif. Il enveloppe comme un fantôme du mot cherché, fantôme qui nous fait signe de venir de son côté, qui par moments nous donne, à en brûler, le sentiment que « nous le tenons » et qui s’échappe en nous laissant retomber sans rien tenir du tout. Qu’on nous propose un mot faux, et ce vide mystérieux le repousse immédiatement et avec énergie.
[…] On nous explique une idée ou une théorie, et soudain nous nous écrions : « J’y suis ! J’ai saisi ! » Quel est donc cet éclair qui vient tout à coup d’illuminer notre intelligence ? C’est sans aucun doute un phénomène psychique parfaitement original. De même, vous êtes-vous jamais demandé à quel ordre d’états de conscience appartient l’intention de dire une chose avant qu’on ne l’ait dite ? C’est une intention parfaitement définie et distincte de toute autre, et donc un état de conscience tout à fait à part : or combien y trouvez-vous d’images sensorielles déterminées, de mots ou de choses ?
[…] La restauration en leurs place et dignité psychiques de ces états de conscience flous et inarticulés : tel est mon constant souci et mon programme.
IV. La conscience s’intéresse inégalement aux divers éléments de son contenu, accueille les uns et rejette les autres : penser, c’est faire des sélections. — Parmi les sensations qui nous viennent d’un objet individuel, l’esprit choisit les unes pour leur faire représenter la vraie nature de cet objet et considère les autres comme de pures apparences qui varient au gré des circonstances de temps et de lieu. Ainsi le dessus de ma table me donne une infinité d’impressions rétiniennes dont une a quatre angles droits, toutes les autres ayant deux angles obtus et deux angles aigus : je dis que la vraie perception est celle qui me présente ces quatre angles droits et je réduis toutes les autres perceptions à n’être que de simples vues perspectives ; j’appelle ma table un rectangle et j’érige cette qualité de rectangle en qualité essentielle.
[…] Une chose peut se présenter cent fois à un homme ; si jamais il ne la remarque, on ne peut dire qu’elle fasse vraiment partie de son expérience. Nous voyons des milliers de mouches et d’insectes ; mais, à moins d’être des entomologistes, ils ne nous « disent rien » ; par contre, un objet rencontré une seule fois dans le cours de notre vie peut nous laisser le souvenir d’une expérience indélébile.
Prenez quatre voyageurs qui font un tour d’Europe : l’un ne rapportera que des impressions pittoresques, costumes et couleurs, parcs, sites, œuvres d’architecture, peintures et statues. Pour un autre, tout cela sera comme n’existant pas ; mais, en bon statisticien, il reviendra avec des relevés des distances, des prix, des nombres d’habitants, des serrures de portes et de fenêtres et autres documents de cet acabit utilitaire. Un troisième parlera d’abondance des théâtres, des restaurants, des salles de réunion et sera muet sur tout le reste. Tandis que le quatrième, tout plongé dans ses méditations, n’aura retenu de son voyage que le nom de quelques villes traversées. […] Si maintenant nous passons des combinaisons empiriques aux systématisations rationnelles, nous retrouvons encore la toute-puissante sélection.
[…] L’homme de génie est celui qui, dans ses calculs, ne manque jamais d’aller droit au point essentiel et d’en tirer tout le parti possible en y faisant porter tout le poids d’un esprit organisateur d’idées ou organisateur d’actions selon les cas. »
[William James, Précis de Psychologie,1890, trad. Baudin et Bertier, Librairie Marcel Rivière, 2e éd., p. 196-212 et 220-223, passim.]
[1] . À condition de distinguer nettement, comme l’a fait James lui-même, entre le moi et le je. [note de Cuvillier]