Ricœur [08] Le concept d’interprétation, le symbole et la lecture au second degré. Sens littéral sens symbolique.
Ricœur [08] Le concept d’interprétation, le symbole et la lecture au second degré. Sens littéral sens symbolique.
« Dire et vouloir dire ne sont pas toujours une seule et même chose, et c’est dans cet écart entre l’un et l’autre que l’interprétation a sa source ; l’interprétation va toujours d’un premier sens à un second. Cette dualité de sens est particulièrement caractéristique du symbole.
Si nous appelons symbolique la fonction signifiante dans son ensemble, nous n’avons plus de mot pour désigner ce groupe de signes dont la texture intentionnelle appelle une lecture d’un autre sens dans le sens premier, littéral, immédiat. Il m’a semblé que le problème de l’unité du langage ne pouvait être valablement posé avant d’avoir donné consistance à un groupe d’expressions qui ont en commun de désigner un sens indirect dans et par un sens direct et qui appellent de cette façon quelque chose comme un déchiffrage, bref, au sens précis du mot, une interprétation. Vouloir dire autre chose que ce que l’on dit, voilà la fonction symbolique.
Entrons un peu plus avant dans l’analyse sémantique du signe et du symbole. En tout signe un véhicule sensible est porteur de la fonction signifiante qui fait qu’il vaut pour autre chose. Mais je ne dirai pas que j’interprète le signe sensible lorsque je comprends ce qu’il dit. L’interprétation se réfère à une structure intentionnelle de second degré qui suppose qu’un premier sens est constitué où quelque chose est visé à titre premier, mais où ce quelque chose renvoie à autre chose qui n’est visé que par lui.
Ce qui peut ici prêter à confusion c’est qu’il y a dans le signe une dualité ou plutôt deux couples de facteurs qui peuvent être considérés chaque fois comme composant l’unité de la signification; il y a d’abord la dualité de structure du signe sensible et de la signification qu’il porte (du signifiant et du signifié dans la terminologie de Ferdinand de Saussure,); il y a en outre la dualité intentionnelle du signe (à la fois sensible et spirituel, signifiant et signifié) et de la chose ou de l’objet désigné. C’est avec le signe linguistique, conventionnel et institué, que cette double dualité, structurale et intentionnelle, atteint sa pleine manifestation; d’une part les mots, phonétiquement différents selon les langues, portent des significations identiques, d’autre part ces significations font que les signes sensibles valent pour quelque chose qu’ils désignent; nous disons que les mots, par leur qualité sensible, expriment des significations et que, grâce à leur signification, ils désignent quelque chose. Le mot signifier couvre ces deux couples de l’expression et de la désignation.
Ce n’est pas de cette dualité qu’il s’agit dans le symbole. Elle est d’un degré supérieur; ce n’est ni celle du signe sensible et de la signification, ni celle de la signification et de la chose, laquelle est inséparable de la précédente. Elle s’ajoute et se superpose à la précédente comme relation du sens au sens; elle présuppose des signes qui ont déjà un sens primaire, littéral, manifeste, et qui par ce sens renvoient à un autre sens. Je restreins donc délibérément la notion de symbole aux expressions à double ou multiple sens dont la texture sémantique est corrélative du travail d’interprétation qui en explicite le sens second ou les sens multiples. »
[Paul Ricœur, De l’Interprétation, Éd. du Seuil, 1965, pp. 21-22.]