☼ Jacques Le Goff : Les nouvelles “ visions ” de l’histoire marquent-elles sa futilité ?
☼ Jacques Le Goff : Les nouvelles “ visions ” de l’histoire marquent-elles sa futilité ?
Revisiter le Moyen-Age est utile pour agir dans notre temps.
[Jacques Le Goff révolutionne à la fois la connaissance du Moyen Age et la méthode historique. A 32 ans il publie son premier livre : Marchands et banquiers au Moyen Age, (1956) Vingt ans plus tard, la “ nouvelle histoire ” s’impose. Alors qu’on s’est arraché les places pour le spectacle musical Notre‑Dame de Paris (qui sera de retour pour l’an 2000) et que Luc Besson signe sa version de Jeanne d’Arc, Jacques Le Goff fait ici le point sur une période bien vivante. Et sur quelques clichés tenaces.]
J-M M ‑ C’est l’un des succès de Notre‑Dame de Paris : Victor Hugo revu par Luc Plamondon : “ Il est venu le temps des cathédrales, le monde est entré dans un nouveau millénaire... ” Le Moyen Age sera donc présent pour Pan 2000..
J L G ‑ Un Moyen Age reconstruit à partir d’une reconstruction du XIXe siècle ! Ce qui suppose beaucoup de filtres. D’autant que l’action de Notre‑Dame se déroule censément en 1482, alors que le Moyen Age ‑ dans ses limites chronologiques “ officielles ” ‑s’achève. Pétrarque (1304‑1374) et les humanistes ont déjà, bien avant cette date, défini le temps dont ils estimaient s’affranchir. Ils parlent d’un medium tempus, temps du milieu, temps de l’intervalle entre la prestigieuse Antiquité et leur propre “ renaissance ”.
Le grand public retrouve donc, avec cette variante de Victor Hugo, une version récente, élaborée au cours des années 1830. Mais il faut le reconnaître : c’est bien Victor Hugo qui renversa du tout au tout notre perception de cette période, jusque‑là jugée barbare et méprisable. Avant 1830, qualifier de “ gothique ” un objet, ou une idée, cela signifiait: quelque chose de bizarre et de laid.
Tel fut le départ. Il y eut ensuite Michelet, puis bien d’autres. La tâche des historiens fut d’abord d’affiner la chronologie du Moyen Age, en montrant qu’on ne peut mettre mille ans (V-XVe siècles) dans le même sac. Car on distingue au moins deux “ renaissances ” médiévales : celle des Carolingiens en 800, et celle du XIIe, siècle. Nous avons donc “ dégraissé le mammouth ”, tout en soulignant paradoxalement un autre phénomène : celui d’un très long Moyen Age, d’une période qui s’étendrait de l’Antiquité tardive jusqu’à la révolution industrielle, englobant la Renaissance et les Lumières. En forçant le trait, on pourrait même clore ce long “Moyen Age” dans les années 1950, quand l’Occident cesse définitivement d’être rural.
Quant à cette version de Notre‑Dame de Paris, pourquoi pas ? Plutôt que de nous resservir les soi-disant “peurs ” de l’an Mil, plutôt que de trembler devant l’éclipse et de sacraliser l’an 2000, autant saluer la vitalité du “ temps des cathédrales ”, car les Xe, XIe et XIIe, siècles furent les siècles du décollage. L’an Mil n’est pas celui du repli obscurantiste, ni de la stagnation ignare : l’Occident connaît, au contraire, une nouvelle jeunesse, démographique, économique, spirituelle.
Sans exagérer la comparaison, certains traits nous sont presque familiers. Qu’est‑ce que le XXe siècle, sinon le siècle des jeunesses, de l’expansion, des avancées ? Avec, en contrepoint, des guerres, des totalitarismes, des violences et des injustices qui pourraient nous rendre un peu plus modestes. Si l’expansion des XIe, et XIIe siècles a certes aussi produit cette catastrophe que furent les Croisades, et si le renouveau du christianisme s’est accompagné de la sinistre invention de l’Inquisition, balayons devant notre porte avant d’accabler nos prédécesseurs. Chez nous d’extraordinaires progrès s’accompagnent également de sombres revers.
J-M M - Gringoire, dans le Notre‑Daine de Luc Plamondon, chante aussi : “ Il est foutu le temps des cathédrales ”, invoquant l’heure où les gueux, les étrangers, les sans‑papiers prendront leur place dans la cité qui les rejette.
J L G - ‑ Eh bien, l’idée n’aurait pas déplu à ce François d’Assise auquel je suis si souvent revenu depuis près de cinquante ans. “ On va plus vite au ciel d’une cabane que d’un palais ” disait‑il en s’installant sur un lopin de terre à côté de l’humble chapelle de la Porziuncola, qui sera sa résidence préférée à partir de 1210. Je suis d’ailleurs presque certain qu’il n’aurait jamais supporté la basilique Saint‑François, construite après sa mort pour recueillir ses restes, et moins encore la pâtisserie de Santa Maria degli Angeli dans laquelle fut engloutie la modeste Porziuncola après le Concile de Trente.
Lorsqu’il écrit sa Règle de 1221, François proclame l’extraordinaire enthousiasme des Frères “mineurs ” ‑ c’est‑à‑dire “ petits ”. Il ouvre l’Evangile à “ tous les enfants et petits enfants, pauvres et riches, rois et princes, travailleurs et agriculteurs, serfs et maîtres ; à toutes les vierges, continentes et mariées, aux laïcs, hommes et femmes, à tous les petits enfants, adolescents, jeunes et vieux, sains et malades, à tous les humbles et grands et à tous les peuples, familles, tribus et langues, à toutes les nations et à tous les hommes partout sur la terre ”. Il invente également avec le Tiers Ordre une forme très souple, toujours actuelle, de vie religieuse. Le Tiers Ordre accueille, en effet, des personnes soucieuses de suivre la spiritualité franciscaine sans pour autant vivre en communauté, sans quitter leur vie familiale ou professionnelle. François popularise une vie religieuse non cléricale, laïque ‑ même s’il reste un fils respectueux de l’Eglise. Celle‑ci d’ailleurs, dès avant sa mort, s’efforcera d’affadir cette audace.
J-M M - Ce dynamisme spirituel correspond, dites-vous, à une sorte d’euphorie économique.
J L G - Saint François est un citadin. Il appartient à l’une de ces villes en expansion, où naissent des modes de vie et de sociabilité inédits. Expérience nouvelle et durable : celle de la ville, des rues, des places, des petites demeures. Ce sont les lieux chers à François, davantage que les palais ou les grandes églises, dont il n’a pas le goût.
Les villes connaissent effectivement, au cours de cette seconde “ renaissance ” médiévale, un fort développement économique. Une réflexion se dessine sur les activités de négoce, de prêt, de banque. Certes, on ne peut pas encore trouver de théories économiques à proprement parler. Mais le XIIIe siècle ressent l’importance d’une dimension nouvelle de l’argent, que les clercs ‑ ces intellectuels de l’époque ‑ ne peuvent plus envisager d’un point de vue seulement théologique et moral.
C’est d’ailleurs pour nous, qui avons connu la “bulle financière ” et la nouvelle pauvreté, l’un des traits les plus passionnants de l’aventure franciscaine. François n’a pas de doctrine économique, mais il a conscience de l’économie. Cette conscience se fonde sur son refus de l’argent et de la richesse. Il a rompu spectaculairement avec son père, avec la vie des marchands drapiers, pour appliquer à la lettre le chapitre X de l’Evangile selon saint Matthieu : “Ce que vous avez reçu gratuitement donnez‑le gratuitement. N’emportez ni or, ni argent dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton ( ... ) En quelque ville ou village que vous entriez, informez‑vous de qui est digne de vous recevoir et demeurez chez lui jusqu’à votre départ. Entrant dans sa maison, saluez en disant: "Paix à cette demeure !" ”
Bref, François s’insurge contre ce que certains appellent aujourd’hui 1’ “ horreur économique ”. Il le fait avec une rigueur et une intelligence dont je ne vois pas l’équivalent chez les actuels adversaires de la mondialisation. Il ne se borne pas à rejeter. Il s’interroge. Il a choisi la pauvreté. Il constate toutefois qu’il existe des marchands, des riches, qui se comportent, autant que faire se peut, en bons chrétiens ‑ avec des intentions sincères. Les franciscains, puis d’autres, n’auront donc de cesse de comprendre cette contradiction : comment la foi se conjugue‑t‑elle avec l’ “ usure ”, avec ce bénéfice né de la finance que l’on considère comme immatériel, immoral, parce que produit “ sans travail ” ?
François conserve, face à l’argent, le principe qui sera le sien dans tous les domaines : il n’impose sa règle qu’à lui‑même et ses frères. Il ne l’étend pas au corps social tout entier. Il va jusqu’au bout de sa vocation. Libre aux autres de l’entendre et d’en tirer les conséquences.
Ainsi s’explique le prestige qui sera très vite celui des Mineurs, et leur vive popularité au sein du mouvement général en faveur des ordres mendiants. Ils fréquentent le riche ou le pauvre, le puissant ou le faible, mais sont dans le monde sans lui appartenir, attendant que le changement ‑ la conversion ‑ se fasse, de l’intérieur, chez ceux qui les écoutent.
Il y a, chez François, une véritable répugnance à l’exercice du pouvoir. Il ne propose pas d’autre programme que la bienheureuse pauvreté. Pas d’utopie, chez lui, pas d’attente millénariste d’un grand soir ou d’une société parfaite. Les franciscains n’ont pas vocation de gouverner. Ils sont un ferment dans la montée du bien‑être, le témoignage constant d’une inquiétude, qui doit rappeler leur devoir aux riches et aux savants.
Nous voilà, par conséquent ‑ cela nous renvoie à nos propres questions ‑ face à une culture qui découvre les prestiges du gain ou du profit tout en admirant l’idéal de pauvreté. Je voudrais évoquer, sur ce point, deux personnages significatifs.
Le premier est un franciscain convaincu : Pierre de jean Olivi (v. 1248‑1296), vénéré après sa mort, dont certaines thèses furent toutefois condamnées en 1326. Ce théoricien de la pauvreté absolue, dont Dante suivit sans doute l’enseignement à Florence, vomissait la corruption de l’Eglise. Il s’interrogeait néanmoins sur la richesse, se demandant comment les riches pouvaient faire leur salut. Il ouvrit de la sorte une voie qui fut celle de nombreux autres Mendiants.
Disons, en simplifiant, qu’on en vint à une idée très importante pour l’avenir de l’Occident : l’homme d’argent sait qu’il figure au premier rang des possibles damnés ; un repentir permanent, et la pratique des œuvres de miséricorde, autorisent toutefois l’espérance d’un pardon. Le riche place ainsi ‑ par l’inquiétude et la charité ‑ son capital posthume dans le Purgatoire, ce lieu où les âmes pécheresses se perfectionnent dans l’attente du Paradis, en évitant l’Enfer. On en vient de la sorte à l’idée d’une richesse tolérable, d’un certain code de la “ juste richesse ” tout comme d’autres réfléchissent à l’époque sur la définition d’une “ juste guerre ”.
Un second personnage s’inscrit dans la postérité d’Olivi : saint Antonin, archevêque et patron de Florence (1389‑1459). Il est dominicain, proche de ce génie politique et financier qu’était Cosme de Médicis. Rien ne le préoccupe tant que la charité, la prière, le dénuement et la pénitence. Mais il est aussi, pour cette raison, l’un des premiers théoriciens de l’économie en tant que telle, proposant une définition de la notion de valeur.
Pas question, pour autant, de céder à l’anachronisme, en découvrant dans le Moyen Age la préfiguration d’un Adarn Smith ou d’un Max Weber. Mais je pense que ce conflit entre la puissance économique et l’idéal évangélique de pauvreté constitue l’un des socles de la sensibilité contemporaine. Nous n’en avons pas fini avec les Mendiants. Et tant mieux. ‑ Vous venez d’évoquer deux savants personnages. Olivi et Antonin étaient d’immenses lecteurs, versés dans le savoir. Or, François d’Assise
J-M M ‑ vous le soulignez dans votre livre ‑refusait non seulement l’argent mais aussi la science.
J L G - François se convertit, en effet, au moment où l’économie se développe et au moment où le savoir devient une exigence, notamment dans l’Eglise. Mais il faut bien comprendre son rejet des savants docteurs. Il voit dans la science une forme de propriété parce que les livres coûtent cher. Un vrai pauvre doit donc s’éloigner des ambitions savantes. Devenir savant, c’est prendre le risque de posséder, d’accéder au pouvoir ‑ ou de participer à l’exercice du pouvoir. François n’a jamais entretenu de très bons rapports avec les princes de l’Eglise et de l’Université.
Cela dit, nous retrouvons cette intelligence qu’il manifeste également face à l’argent. De même qu’il veut comprendre la mentalité des hommes d’argent, François estime qu’il faut également comprendre, pour les convaincre, la mentalité des savants. Il autorise donc son disciple Antoine de Padoue à suivre des études universitaires. Et l’on trouvera bientôt des franciscains parmi les maîtres les plus savants, voire les plus hardis. Ce sera l’une des nombreuses ironies du destin de saint François : on lui construira une basilique, les Mendiants s’installeront, devenant parfois puissants et savants...
J-M M ‑ Vous vous êtes passionné pour saint François, mais vous lui avez finalement consacré des textes relativement brefs. En revanche, vous avez signé une imposante biographie du roi saint Louis.
J L G ‑ Qui s’inscrit lui‑même dans la spiritualité franciscaine. Sans regretter mon travail sur saint Louis, j’avoue toutefois une certaine insatisfaction d’avoir consacré tant d’énergie à l’homme de pouvoir au détriment de l’homme du non‑pouvoir. Peut‑être, François m’intimidait‑il : sa joie, son langage, sa manière de se glisser en dehors des mailles de la société, des institutions.
Ajoutons à cela le problème de la biographie. Mon Saint Louis m’a imposé un long travail de réflexion sur le genre lui‑même, plus long que je ne le pensais.
Depuis Les Rois thaumaturges de Marc Bloch (1924) les études médiévales tirent leur dynamisme du travail sur les mentalités, les concepts culturels, la sensibilité. La fréquentation du Moyen Age nous contraint à repenser l’Histoire, les notions de temps et de récit. Il s’agit là d’un autre apport ‑ inattendu ‑de cette période à la culture du XXe siècle. Nous ne pouvons plus entretenir, dans notre métier, les rapports que le XIXe siècle avait établi avec les personnages, les événements, l’imaginaire ou les croyances. Pour atteindre le “ vrai ” saint Louis ou le “vrai ” saint François ‑ car je reste convaincu qu’il existe une vérité au bout du travail de l’historien ‑ il faut pratiquement tout repenser. Nous plongeons, en effet, dans une culture à la fois étonnamment proche et très différente, qui nous a façonnés et dont certains pans demeurent vivaces.
Je me souviens d’une discussion avec Bertrand Tavernier, à propos de La Passion Béatrice (1987), qui se déroule au Moyen Age. “ Au fond, m’a‑t‑il dit, j’ai compris en me penchant sur cette époque qu’il n’y avait pas de psychologie possible au cinéma. Nous saisissons des êtres, des voix, des gestes, des lieux, des objets, mais il n’est pas possible de filmer leur psychologie. ” J’en suis venu à la même conclusion pour la biographie historique. En recherchant le “vrai ” d’une personne, on doit globaliser une période tout entière, avec l’ensemble de ses problèmes ‑ mais se garder de la psychologie qui est, pour le médiéviste, une dimension inutilisable, alors que le Moyen Age a pourtant inauguré l’ “examen de conscience”, cette révolution psychologique.
J-M M - A propos de François, et de la “ juste richesse ”, vous avez fait allusion à la mise au point d’une théorie de la “Juste guerre ”. ~
J L G - Encore un paradoxe, parfaitement illustré par saint Louis.
Sous leurs dehors guerriers ‑ et je redis mon indignation s’agissant des croisades, dont nous vérifions encore aujourd’hui les conséquences néfastes ‑ ces débuts du second millénaire témoignent d’une constante recherche de la paix, l’un des acquis spirituels de l’époque. Partant d’une lecture de saint Augustin, les théologiens ont tenté de canaliser, de penser la guerre, en posant trois principes dont l’actualité m’a paru flagrante s’agissant du Kosovo.
Une guerre ne se légitime qu’au service de la foi. Vous me direz que c’est un critère inquiétant, puisque la guerre reste légitime contre des infidèles et des païens. En pratique, cela rendait illégitime toute guerre menée entre chrétiens, à l’intérieur de la chrétienté ‑ progrès considérable. Dommage qu’un casuiste n’ait pas mis en valeur les dégâts, pour la foi, de croisades menées contre les infidèles et les païens ! On peut tout de même déduire de ce premier principe qu’une guerre ne se fonde pas sur le caprice mais sur la justice.
Deuxième principe : seul peut déclarer la guerre celui qui détient la potestas (le pouvoir) et l’auctoritas (l’autorité). Cela marque la prééminence du roi et de l’Etat sur les petits potentats, les coqs de village, les groupes de pillards, etc.
Troisième principe, enfin : il importe d’épuiser, avant de combattre, toutes les procédures pacifiques et les négociations.
Bref on a lié l’une à l’autre les valeurs de justice et de paix ‑ ce qui n’allait pas de soi. Mieux : on en est venu à définir la notion d’agresseur. La guerre ne saurait être une attaque. Elle n’a de légitimité que pour défendre la justice.
Tout cela semble théorique. Dans la réalité, nous le savons, il y eut bien des exactions et des conflits, Ce serait négliger d’importantes conséquences dans l’évolution des mentalités. Car la recherche de la paix s’est très vite appliquée aux rapports entre le seigneur et son vassal. Il devenait légitime de s’opposer à un seigneur injuste, qui ‑ du fait même de l’injustice ‑ devenait l’agresseur de ceux envers lesquels il avait pourtant des obligations. L’appel au roi devenait le recours normal contre l’abus de pouvoir. Le roi lui‑même ne rendait pas la justice en tant que détenteur de la force. Il la rendait en tant qu’instrument d’une justice divine qui le dépassait.
C’est ainsi qu’il faut comprendre la fameuse image de saint Louis sous le chêne de Vincennes. Le roi ne siège pas avec l’apparat guerrier qui est, par ailleurs, le sien. Il se dépouille des insignes de la force. Il s’assied parmi son peuple, avec une simplicité toute franciscaine : la justice vient de l’âme, non des armes. On peut encore rêver...
J-M L - François comme Louis n’en semblent pas moins “ réactionnaires ”. Vous employez le mot dans votre livre. Ils s’inscrivent davantage dans la tradition que dans la nouveauté.
J L G - La nouveauté n’est pas une valeur au Moyen Age, même si les disciples de François d’Assise ont abondamment salué la “ nouveauté ” du fondateur. François rêve des vieux romans de chevalerie : il idéalise une tradition imaginaire. Comme toujours à cette époque, la réforme se veut d’abord retour aux sources, et surtout pas innovation. De même Louis IX ‑ pourtant novateur sur bien des points ‑ se réfère-t-il à des usages qu’il estime vénérables. Mais, l’un comme l’autre, ne sont évidemment pas des “ progressistes ”, ni des révolutionnaires ‑ autres notions étrangères à la mentalité médiévale. Là encore, pourtant, et sans relayer toute une tradition rétrograde de retour à l’ “ Occident chrétien”, notre siècle nous a permis de constater le singulier retournement de certains progrès qui ne suscitent pas que du bon !
Je voudrais donc citer, pour conclure, les dernières lignes de mon Saint François dAssise: “ S’ouvrir et résister à la fois au monde, c’est un modèle, un programme d’hier et d’aujourd’hui, de demain sans doute. Et en notre époque où nos regards, nos efforts doivent avant tout se porter vers les tragiques pays du Tiers Monde et y prendre pour modèle les petits, les pauvres, les opprimés, car là reste, malgré les échecs, les dérapages, les trahisons, la leçon du franciscanisme dans son grand mouvement vers les laïcs, c’est encore, tant que la faim, la misère, l’oppression ne seront pas vaincus, une leçon valable pour notre temps. ”
[Entretien Jacques Le Goff avec Jean-Maurice de Monremy, Une autre vision du Moyen-Age, Magazine littéraire, Déc. 99 pp 20 sq]
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