Nietzsche [16] L’art stimule et fortifie la vie de l’artiste : critique du préjugé de l’art pour l’art (C. Ido.)

Publié le par Maltern

Nietzsche [16] L’art stimule et fortifie la vie de l’artiste : critique du préjugé de l’art pour l’art  (C. Ido.)

Que l’art ne soit au service de rien ni personne, n’entraîne pas qu’il ne serve à rien

 
 

«  L’ART POUR L’ART. ‑ La lutte contre la fin en l’art est toujours une lutte contre les tendances moralisatrices dans l’art, contre la subordination de l’art à la morale. L’art pour l’art veut dire : « Que le diable emporte la morale! » ‑ Mais cette inimitié même dénonce encore la puissance prépondérante du préjugé. Lorsque l’on a exclu de l’art le but de moraliser et d’améliorer les hommes, il ne s’ensuit pas encore que l’art doive être absolument sans fin, sans but et dépourvu de sens, en un mot, l’art pour l’art ‑ un serpent qui se mord la queue. « Etre plutôt sans but que d’avoir un but moral ! » ainsi parle la pas­sion pure. Un psychologue demande au contraire : que fait toute espèce d’art ? ne loue‑t‑elle point ? ne glorifie‑t‑elle point ? n’isole‑t‑elle point ?

 

Avec tout cela l’art fortifie ou affaiblit certaines évaluations... N’est‑ce là qu’un accessoire, un hasard ? Quelque chose à quoi l’ins­tinct de l’artiste ne participerait pas du tout ? ou bien la faculté de pou­voir de l’artiste n’est‑elle pas la condition première de l’art ? L’instinct le plus profond de l’artiste va‑t‑il à l’art, ou bien n’est‑ce pas plutôt au sens de l’art, à la vie, à un désir de vie ? ‑ L’art est le plus grand sti­mulant à la vie : comment pourrait‑on l’appeler sans fin, sans but, comment pourrait‑on l’appeler l’art pour l’art ?

 

[...] L’artiste tragique, que nous communique‑t‑il de lui‑même ? N’affirme‑t‑il pas précisément l’absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain ? ‑ Cet état lui‑même est un désir supérieur; celui qui le connaît l’honore des plus grands hommages. Il le com­munique, il faut qu’il le communique, en admettant qu’il soit artiste, génie de la confidence. La bravoure et la liberté du sentiment, devant un ennemi puissant, devant un sublime revers, devant un problème qui éveille l’épouvante ‑ c’est cet état victorieux que l’artiste tra­gique choisit, qu’il glorifie. Devant le tragique, la cour martiale de notre âme célèbre ses saturnales; celui qui est habitué à la souf­france, l’homme héroïque, célèbre son existence dans la tragédie ‑ c’est seulement à sa propre vie que l’artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce… »

 

 

 

[Nietzsche, Crépuscule des idoles, Ed. Denoël/Gonthier, p. 94])

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Publié dans 10 - L'art

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