WEBER MAX 1861-1920 [01] Le travail : besoin ou valeur sacrée ? A l’origine, l’esprit du capitalisme est lié à l’éthique protestante plus qu’à des causes matérielles

Publié le par Maltern

WEBER MAX 1861-1920 [01] Le travail : besoin ou valeur sacrée ? A l’origine, l’esprit du capitalisme est lié à l’éthique protestante plus qu’à des causes matérielles

 

[La thèse classique lie l’apparition du capitalisme au judaïsme. Weber montre que la rationalisation économique et le sens de l’épargne se diffusent furent à partir de l’éthique calviniste. Dépenser pour la gloire de Dieu ou pour se garantir le Paradis perd son sens en raison de l’idée de prédestination des âmes. Un modèle d’enquête qualitative et de la méthode compréhensive. L’éthique protestante se fonde sur l’idée de travail, but et sens de la vie, mais son salut n’en dépend plus. Le lien de causalité étrange entre un mode de production économique, - capitalisme, - et l’esprit d’une communauté, - protestante, - marque les limites de l’explication positiviste par rapport à la compréhension.]

 
 
 

« L’un des éléments fondamentaux de l’esprit du capitalisme, et non seu­lement de celui‑ci, mais de la civilisation moderne elle‑même, à savoir la conduite rationnelle fondée sur l’idée de Beruf , est né de l’esprit de l’ascétisme chrétien ‑ c’est ce que notre exposé s’est efforcé de démontrer. Si nous relisons à présent le passage de Franklin cité au début de cette étude nous verrons que les éléments essentiels de l’attitude que nous avons alors appelée « esprit du capitalisme » sont précisément ceux que nous avons trouvé être le contenu de l’ascétisme puritain du métier, mais dépourvus du fondement religieux déjà fort affaibli chez Franklin. L’idée que le travail moderne est marqué du sceau de l’ascé­tisme n’est certes pas nouvelle. Se borner à un travail spécialisé, et par suite renoncer à l’universalité faustienne de l’homme, telle est la condition de toute activité fructueuse dans le monde moderne; ainsi, de nos jours, « action » et « renoncement » se conditionnent fatalement l’un et l’autre.[…]

 

Le puritain voulait être un homme besogneux ‑ et nous sommes forcés de l’être. Car lorsque l’ascétisme se trouva transféré de la cellule des moines dans la vie professionnelle et qu’il commença à dominer la moralité séculière, ce fut pour participer à l’édification du cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne. Ordre lié aux conditions techniques et écono­miques de la production mécanique et machiniste qui détermine, avec une force irrésistible, le style de vie de l’ensemble des individus nés dans ce mécanisme ‑ et pas seulement de ceux que concerne directement l’acqui­sition économique. Peut‑être le déterminera‑t‑il jusqu’à ce que la dernière tonne de carburant fossile ait achevé de se consumer. Selon les vues de Baxter, le souci des biens extérieurs ne devait peser sur les épaules de ses saints qu’à la façon d’ « un léger manteau qu’à chaque instant l’on peut rejeter ». Mais la fatalité a transformé ce manteau en une cage d’acier. »

 

[Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1920, Plon 1964 p. 248‑250.]

 
 
 


 

Prédestination : [prae- = avant ; destinare = affecter à, destiner à / grâce : « gratia » lat. = manière d’être agréable, don gratuit, et non terme d’un échange.] Conception théologique selon laquelle Dieu choisirait par libre décret de sauver l’homme ou de le damner, indépendamment de ses mérites. C’est la grâce divine qui décide et non les mérites moraux des hommes. L’homme ne saurait lier Dieu par ses actes cf St Paul (5 à 15-67 après J.-C.) : « C’est par la grâce que vous êtes sauvé en vertu de la foi ; et cela ne vient pas de vous, puisque c’est un don de Dieu. [Epitre aux Ephésiens]

 

« Beruf » : concept plus large que celui de travail ; il désigne l’occupation régulière d’un homme, son travail, la source de ses revenus, le fondement écono­mique de son existence, notion centrale chez Luther (1483-1546). Weber pose la question : « Quel est donc l’arrière‑plan d’idées qui a conduit à considérer cette sorte d’activité, dirigée en apparence vers le seul profit, comme une vocation <Beruf> envers laquelle l’individu se sent une obligation morale ? Car ce sont ces idées qui ont conféré à la conduite de l’entrepreneur « nouveau style » son fondement éthique et sa justification. » [ibid. p.79]

 

Pour un moderne capitalisme veut dire recherche du profit pour en jouir, or à l’origine il s’agissait au contraire d’une survalorisation du travail et de l’économie, de la non-dépense. « La « soif d’acquérir » la «recherche du profit », de l’argent, de la plus grande quantité d’argent possible, n’ont en eux‑mêmes rien à voir avec le capitalisme.[…] Le capita­lisme s’identifierait plutôt avec la domination, à tout le moins avec la modération rationnelle de cette impulsion irrationnelle. Mais il est vrai que le capitalisme est identique à la recherche du profit, d’un profit toujours renouvelé dans une entreprise continue, rationnelle et capitaliste ‑ il est recherche de la rentabilité. » [Ibid. p. 14-15]

 

Il s’agit de l’homme d’état et physicien américain.(1706-1790)

 

Quelques formules de Franklin tirées de Advice to a Young Tradesman, (1748) citée par Weber : « Souviens‑toi que le temps, c’est de l’argent. [...] Souviens‑toi que le crédit, c’est de l’argent.[…] Souviens‑toi que l’argent est, par nature, générateur et prolifique. L’argent engendre l’argent, ses rejetons peuvent en engendrer davantage, et ainsi de suite.[…]Plus il y a de shillings, plus grand est le produit chaque fois, si bien que le profit croit de plus en plus vite. ». [ibid., pp. 46, 47]

 

Séculier : qui appartient au siècle, c’est-à-dire à la vie laïque. Un des fondements de l’idéologie du travail cité par Weber : le verset de St Paul : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus »

 
 
Baxter, théologien anglais (1615-­1691) et presbytérien. Non-conformiste son œuvre a un caractère très pratique et moralisante où « gaspiller son temps » est un péché capital. « son œuvre , dit Weber, est imprégnée d’une prédication incessante, presque passionnée parfois, en faveur d’un labeur dur et continu, que celui‑ci soit manuel ou intellectuel » [ibid. p. 209]. Le travail est un moyen d’ascèse, remède contre toutes les tentations de la vie terrestre, en particulier contre la sexualité.

 

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