ALAIN : CHARTIER ÉMILE dit…1868-1951 [38] Croire en un psychisme inconscient c’est « transformer en signes de simples mouvements du corps ».
ALAIN : CHARTIER ÉMILE dit…1868-1951 [38] Croire en un psychisme inconscient c’est « transformer en signes de simples mouvements du corps ».
La psychanalyse est un effet du penchant naturel de l’homme à l’interprétation.
« Dans les disputes sur l’inconscient, où, contre toutes les autorités établies, je ne cède jamais un pouce de terrain, il y a plus qu’une question de mots. Qu’un mécanisme semblable à l’instinct des bêtes, nous fasse souvent parler et agir, et par suite penser, cela est connu, et hors de discussion. Mais il s’agit de savoir si ce qui sort ainsi de mes entrailles, sans que je l’aie composé ni délibéré, est une sorte d’oracle, c’est-à-dire une pensée venant des profondeurs ; ou si je dois plutôt le prendre comme un mouvement de nature, qui n’a pas plus de sens que le mouvement des feuillages dans le vent. Vieille question ; faut-il interroger le chêne de Dodone ou les entrailles des animaux expirants ? Ou bien, encore, faut-il consulter la Pythie, folle par état et par système, et essayer de lire tous les signes qu’elle nous jette par ses mouvements et par sa voix ? Enfin suis-je moi-même à moi-même Pythie ou chêne de Dodone ?
Par ma structure d’homme tous mes mouvements sont des signes, et tous mes cris sont des sortes de mots. Dois-je croire que tout cela a un sens, et traduit à moi-même mes propres pensées, pour moi secrètes, de moi séparées, et qui vivent, s’élaborent, se conservent dans mes profondeurs ? Je suis naturellement porté à le croire ; toutes les passions se nourrissent des signes qu’elles font. Observez quelque échange de reproches ou d’injures ; tout y est improvisé, tout dépasse le but ; d’avance, et examinant ces folles affirmations, si on l’avait pu, on les aurait refusées ; mais quand on les a lancées, quand on les a entendues de ses propres oreilles, on y croit ; encore mieux lorsqu’on pense aux ripostes. Il n’est rien de plus commun que de prendre pour sa propre pensée ce qu’on a dit d’abord sans y penser ; c’est bientôt fait.
[Alain, Propos, janvier 1931]