Alain [31] L’exemple du cube : invitation à dépasser l’opposition figée entre les apparences sensibles [le faux] et l’être réel [le vrai]
Alain [31] L’exemple du cube : invitation à dépasser l’opposition figée entre les apparences sensibles [le faux] et l’être réel [le vrai]
Un commentaire de l’allégorie de la Caverne de Platon
[Réduit à sa caricature, le platonisme serait l’opposition de deux mondes radicalement étrangers à l’autre : le monde illusoire du sensible et le monde réel des idées. Mais pour Alain tel n’est pas le sens de l’allégorie de la caverne. Sinon, comment comprendre que Platon, après avoir encouragé le prisonnier à se dégager des illusions de la caverne, l’invite à y redescendre pour y apporter aux hommes un peu de lumière ?]
« Etrange condition que la nôtre ! Nous ne connaissons que des apparences, et l’une n’est pas plus vraie que l’autre; mais, si nous comprenons ce qu’est cette chose qui apparaît, alors par elle, quoiqu’elle n’apparaisse jamais, toutes les apparences sont vraies.
Soit un cube de bois. Que je le voie ou que je le touche, on peut dire que j’en prends une vue, ou que je le saisis par un côté. Il y a des milliers d’aspects différents d’un même cube pour les yeux, et aucun n’est cube. Il n’y a point de centre d’où je puisse voir le cube en sa vérité.
Mais le discours permet de construire le cube en sa vérité, d’où j’explique ensuite aisément toutes ces apparences, et même je prouve qu’elles devaient apparaître comme elles font. Tout est faux d’abord et j’accuse Dieu; mais finalement, tout est vrai et Dieu est innocent. Je me permets ces remarques, qui ne sont point dans Platon, mais qu’il nous invite à faire lorsqu’il compare nos connaissances immédiates à des ombres; car toute ombre est vraie; mais on ne peut savoir en quoi elle est vraie que si l’on connaît la chose dont elle est l’ombre. Il y a une infinité d’ombres du même cube, toutes vraies. Mais qui, réduit à l’ombre, borné là, pourra comprendre que ces apparences sont apparences d’un même être ?
[...] Retenons l’exemple facile du cube, de ce cube que nul œil n’a vu et ne verra jamais comme il est, mais par qui seulement l’œil peut voir un cube, c’est-à-dire le reconnaître sous ses diverses apparences. Et disons encore que, si je vois un cube, et si je comprends ce que je vois, il n’y a pas ici deux mondes, ni deux vies; mais c’est un seul monde et une seule vie. Le vrai cube n’est ni loin ni près ni ailleurs; mais c’est lui qui a toujours fait que ce monde visible est vrai et fut toujours vrai. »
[Alain, Idées,]