Alain [42] Le maintien de l’ordre est le fondement et le moyen de la justice mais il n’en est pas la finalité.

Publié le par Maltern

Alain [42] Le maintien de l’ordre est le fondement et le moyen de la justice mais il n’en est pas la finalité.

Commentaire d’une formule de Comte : « Le progrès n’est jamais que le développement de l’ordre. »

 

« Si l’agent aux voitures voulait être juste, il interrogerait les uns et les autres, laissant passer d’abord le médecin et la sage-femme ; dans le fait, ce serait le comble du désordre, et tous seraient mécontents. Aussi l’agent ne se soucie point de savoir qui est pressé ni pour quels motifs ; simplement il coupe le flot ; il réalise un ordre tel quel ; non pas meilleur qu’un autre, mais c’est un ordre. Son idée, s’il en a une, est que le désordre entraîne par lui-même une masse d’injustices. Mais il n’a point d’idée. La puissance de l’ordre vient de ce qu’il renonce à conduire les choses humaines par l’idée. L’homme d’ordre résiste là, parce qu’il voudrait adorer l’ordre ; mais l’ordre n’est pas dieu.

 

Si l’on scrute l’ordre moral, il faut lui ôter cette couronne qu’il remet toujours. L’ordre n’est jamais vénérable ; il nous rappelle seulement l’urgence des besoins inférieurs. L’homme ne peut penser que s’il a dormi et mangé. Et la loi de fer des besoins consiste en ceci, que celui qui essaie de mépriser les besoins s’y trouve aussitôt soumis comme une bête. Essayez d’ajourner le dormir ou le manger, ils vous assigneront, et sans délai. C’est la pensée toujours qu’il faut ajourner, c’est-à-dire l’égalité, la liberté, la justice. Ces choses éminentes peuvent attendre ; elles doivent attendre. Tels sont les axiomes de l’ordre. Campé ainsi sur les besoins animaux, l’ordre est invincible.

 

Que d’hommes ont cherché l’ordre ! Ils entendaient l’ordre selon l’idée, et les fonctions rangées selon les valeurs. Ces recherches peuplent le grand royaume d’Utopie. L’ordre n’est pas à chercher ; il est ; sa vertu propre est d’exister ; on y vient buter. L’ordre ne demande pas permission ; admirez le double sens du mot ; l’ordre est impérieux. Rappelez quelqu’un à l’ordre, c’est une opération de force. Et cette force de l’ordre, attribut de tous les agents de l’ordre, ne fait que traduire la force des besoins inférieurs, non moins brutale. La forte tête de Comte, si bien garnie de connaissances sévères, est allée tout droit à cette idée de l’ordre, qui n’exprime autre chose que notre dépendance par rapport aux choses sans esprit desquelles nous tirons notre vie. Il nous faut premièrement des produits, des métiers, des marchés, une monnaie. Si vous effrayez les marchands, il vous faudra chercher votre nourriture comme le moineau, le rat et le lapin. Adieu aux pensées.

 

[…] La défense, ou police, c’est l’ordre même ; et le principe de la défense est qu’il faut d’abord vivre ; c’est un principe animal. On s’étonne que les raisonnements se cassent le nez ici ; on s’étonnerait moins si l’on apercevait que c’est la peur et la rumeur de peur qui règlent ces choses. Au fond c’est le besoin de dormir qui porte la défense, et le besoin de dormir n’entend pas raison. L’homme d’ordre veut qu’on prenne la nature humaine comme elle est, et même, par instinct de sûreté, il la prend un peu au-dessous d’elle-même, conduisant la politique comme si les citoyens étaient de grands enfants. Et cela devient vrai aussitôt, si l’on méprise l’ordre. J’aime à plaider pour l’homme d’ordre ; mais lui n’aime pas mes raisons ; c’est que je lui ôte sa couronne. Il n’y a point d’autre piperie en l’ordre que la couronne. »

 

[Alain, Propos de politique, XXXIII, 3 janvier 1931, in Propos I, pp. 985-987]

 

 

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