♏Distinguer « l’idéologique » du philosophique Ex. d’un texte d’ Alexis Carrel et d’extraits de Nietzsche [Méthode]

Publié le par Maltern

Distinguer « l’idéologique » du philosophique Ex. d’un texte d’ Alexis Carrel et d’extraits de Nietzsche [Méthode] 

La thèse « naturaliste » ou le « callicléisme » : affirmation ou arguments ?

 Alexis Carrel (1873-1944)

 « Une autre erreur, due à la confusion des concepts d’être humain et d’individu, est l’égalité démocratique. Ce dogme s’effondre sous les coups de l’expérience des peuples. Il est donc inutile de montrer sa fausseté. Mais on doit s’étonner de son long succès. Comment l’humanité a-t-elle pu y croire si longtemps ? Il ne convient pas au fait concret qu’est l’individu.

Certes, les êtres humains sont égaux. Mais les individus ne le sont pas. L’égalité de leurs droits est une illusion. Le faible d’esprit et l’homme de génie ne doivent pas être égaux devant la loi. L’être stupide, inintelligent, incapable d’attention, dispersé, n’a pas droit à une éducation supérieure. Il est absurde de lui donner le même pouvoir électoral qu’à l’individu complètement développé. Les sexes ne sont pas égaux. Il est très dangereux de méconnaître toutes ces inégalités. Le principe démocratique a contribué à l’affaiblissement de la civilisation en empêchant le développement de l’élite. Il est évident que les inégalités individuelles doivent être respectées. Il y a, dans la société moderne, des fonctions appropriées aux grands, aux petits, aux moyens et aux inférieurs.

Mais il ne faut pas à former des individus supérieurs par les mêmes procédés que les médiocres. Aussi la standardisation des êtres humains par l’idéal démocratique a assuré la prédominance des faibles. C’est le mythe de l’égalité, qui, dans une large mesure, est coupable de l’affaissement de l’individu. Comme il était impossible d’élever les inférieurs, le seul moyen de produire l’égalité parmi les hommes était de les amener au plus bas niveau. Ainsi disparut la force de la personnalité.

La force et le talent peuvent apparaître brusquement dans des familles où ils ne se sont jamais montrés. Des mutations se produisent chez l’homme comme chez les autres animaux et chez les plantes. On rencontre, même chez les prolétaires des sujets capables d’un haut développement. Mais ce phénomène est peu fréquent. En effet, la répartition de la population d’un pays en différentes classes n’est pas l’effet du hasard, ni de conventions sociales. Elle a une base biologique profonde. Car elle dépend des propriétés physiologiques et mentales des individus. Dans les pays libres, tels que les Etats-Unis et la France, chacun a eu, dans le passé, la liberté de s’élever à la place qu’il était capable de conquérir. Ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit. De même, les paysans sont restés volontairement attachés au sol depuis le moyen âge, parce qu’ils possèdent le courage, le jugement, la résistance, le manque d’imagination et d’audace qui les rendent aptes à ce genre de vie. Les ancêtres de ces cultivateurs inconnus, amoureux passionnés du sol, soldats anonymes, armature inébranlable des nations d’Europe étaient, malgré leurs grandes qualités, d’une constitution organique et mentale plus faible que les envahisseurs. Les premiers étaient nés serfs. Les seconds, rois.

Aujourd’hui, il est indispensable que les classes sociales soient de plus en plus des classes biologiques. Les individus doivent monter ou descendre au niveau auquel les destine la qualité de leurs tissus et de leur âme. Il faut faciliter l’ascension de ceux qui ont les meilleurs organes et le meilleur esprit. Il faut que chacun occupe sa place naturelle. Les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts. Non par la protection des faibles. »

 

[Alexis Carrel, L’homme cet inconnu. 1935 [Ch. VII, XI, LdP 1963 p. 373-374]

Thèse du darwinisme social à la mode à son époque (les années 30.) Tout ce qu’on peut imaginer aujourd’hui encore pour justifier les inégalités sociales. L’acceptation des thèses de Carrel a été assez générale, pour que son livre soit réédité jusque dans les années 60.

Objectif « pratique » du texte : Combattre l’égalité de droit (# égalité de fait) (« pratique »… donner à agir, # donner à réfléchir)

Méthode « rhétorique » : ce que Freud appelle la « logique du chaudron » : accumuler, contre une idée qu’on veut combattre, des arguments contradictoires entre eux. 

Contradiction interne flagrante, qui se joue dans le passage de l’indicatif à l’impératif, résumée dans l’affirmation « il faut que chacun occupe sa place naturelle ». S’il « faut » que chacun occupe sa place naturelle, c’est donc qu’il n’y est pas. Et s’il n’y est pas, c’est que la répartition des individus en classes sociales est spécifiquement sociale, et non biologique. 

Derrière la contradiction logique retrouver les ambiguïtés et contradictions du naturalisme et de l’idée de Nature.  

Cf – Platon Naturalisme de Calliclès,

Cf Aristote : sur l’esclavage.

 Ce naturalisme est une superstition spécifique des dominants, qui pensent toujours leur domination comme exprimant une supériorité de nature, une différence biologique. Le dominant ne peut pas sans contradiction reconnaître le dominé comme égal : il faut donc que celui-ci soit moins homme.

 

Autre exemple d’une dérive naturaliste chez… Nietzsche !

 « Il est impossible qu’un homme, même en dépit des apparences, n’ait pas dans le corps les qualités et les goûts de ses parents et de ses aïeux. C’est le problème de la race. Ce qu’on sait des parents permet de tirer des conclusions au sujet de l’enfant. Une répugnante impuissance à se maîtriser, une jalousie sournoise, une lourde façon de se donner toujours raison (trois traits qui de tout temps ont caractérisé le type plébéien) tout cela se transmet certainement à l’enfant aussi inévitablement qu’un sang corrompu; et en dépit de la meilleure éducation et de la meilleure culture du monde, on n’arrive qu’à faire illusion sur une pareille hérédité. L’éducation et la culture se proposent-elles aujourd’hui un autre objectif ? A notre époque très populaire, je veux dire très populacière, “éducation” et “culture” doivent développer très essentiellement l’art de faire illusion, de dissimuler aux yeux l’origine roturière, l’héritage populacier qu’on porte dans son corps et dans son âme. »

 [Nietzsche, Par-Delà le Bien et le Mal, § 264 (édition 10/18, 1963, p 220]

 ► Thèse lamarckienne de l’hérédité des caractères acquis, théorie où l’on retrouve l’idée du lien sang/identité, omniprésente dans la culture allemande du XIXème.

 Voir aussi ce passage étonnant…

« Nous nous en tenons d’autant plus fermement à l’esprit allemand qui s’est révélé dans la Réforme allemande et dans la musique allemande et qui a prouvé cette force tenace, hostile à toute apparence, dans la hardiesse et la rigueur extraordinaires de la philosophie allemande et, il y a peu, dans la fidélité éprouvée du soldat allemand, cette force dont nous pouvons attendre aussi une victoire sur la pseudo-culture à la mode du « temps présent ». Entraîner dans cette lutte une école tournée vers la véritable culture et enflammer, particulièrement au lycée (Gymnasium), la jeune génération montante pour ce qui est vraiment allemand, voilà l’activité à venir que nous espérons de l’école. »

 [Nietzsche, Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, deuxième conférence.]

 ► Comment lire Nietzsche ? la thèse de D. Losurdo

 « Il n’y a pas plus sens, à vouloir interpréter [la pensée de] Nietzsche, en comparant, et en les considérant comme seuls significatifs, les thèmes séduisants aux thèmes repoussants, ou bien d’opposer ceux-ci à ceux-là dans le cadre d’une lecture qui demeure pour autant éclectique (elle perd de vue la rigueur et l’unité fondamentale de la pensée de Nietzsche) et arbitraire (elle procède souverainement dans ses choix ou ses omissions). C’est le même projet réactionnaire radical qui est la cause de certains mots d’ordre aujourd’hui franchement révoltants et qui, d’un autre côté, est la cause d’une forte tension démystificatrice et dont les conséquences théoriques sont de première importance. La grandeur tragique de ce philosophe, la fascination et l’extraordinaire pouvoir de suggestion d’un auteur capable de repenser l’ensemble de l’histoire de l’Occident pour se placer, bien au-delà de l’actualité, sur le terrain de la « longue durée », n’apparaissent pleinement que si on renonce à en éluder les passages les plus inquiétants ou les plus répugnants ou encore à les transfigurer en un innocent jeu de métaphores, et que si on ose le regarder en face, le considérer pour ce qu’il est réellement, à savoir le plus grand penseur parmi les réactionnaires et le plus réactionnaire des grands penseurs. »

[D. Losurdo, Nietzsche e la critica della modernità. Per una biographie politica. Ouvrage paru en Italie : Manisfestolibri, Orme , Roma 1997. Dernier §, Trad. W.Galvani]

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Publié dans METHODES et EXERCICES

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