Heidegger [02] La « banalisation » de la mort par le « on meurt » qui nous dissimule notre « être pour la mort ».

Publié le par Maltern

Heidegger [02] La « banalisation » de la mort par le « on meurt » qui nous dissimule notre « être pour la mort ».

 

« L’analyse du « on meurt » nous révèle sans équivoque la manière d’être, dans sa banalité quotidienne, de l’être-pour-la-mort. Celle-ci est comprise dans une semblable façon de parler, comme quelque chose d’indéterminé, qui sans doute surgira bien un jour de quelque part, mais qui, pour vous même, en attendant, est une « réalité-non-encore-donnée », dont par conséquent, la menace n’est pas encore à craindre. Le « on meurt », propage cette opinion que la mort concerne pour ainsi dire le « on ». L’explication de la réalité humaine qui a cours dans les propos des gens déclare : « on meurt », chacun des autres et soi-même en même temps, « on » peut s’en faire accroire : oui, on meurt, mais chaque fois, ce n’est justement pas moi ; le « on » ce n’est personne. Le fait de mourir est est ainsi ramené à un évènement qui concerne bien la réalité humaine, mais ne touche personne en propre. Si jamais l’équivoque a jamais été le fait des parleries quotidiennes, c’est bien ici dans les parler sur la mort. Cette mort qui, sans suppléance possible est essentiellement la mienne, la voici convertie en un événement qui fait partie du domaine public : c’est à « on » qu’elle arrive. Ce parler caractéristique s’exprime sur la mort comme sur un « cas » qui survient continuellement. Il la fait passer pour quelque chose qui toujours a déjà une « réalité effective »; il recouvre simultanément d’un voile son caractère de possibilité et les éléments qui en sont constitutifs : l’inconditionnel et l’indépassable. Par une telle ambiguïté, la réalité humaine, eu égard au pouvoir-être spécifique qui appartient au Soi absolument propre, se met en état de se perdre dans le « On ». Le « On » justifie et aggrave la tentation de se dissimuler à soi-même l’être pour la mort, cet être possédé absolument en propre.

 

Cette façon d’esquiver la mort en la dissimulant exerce sur la banalité quotidienne une domination si tyrannique que, dans les rapports entre humains, les « proches » précisément font souvent croire au mourant qu’il « s’en tirera »; ils le ramènent à la banalité quiète de son monde, du monde qui forme son  Souci. Une pareille « assistance » entend bien « consoler » ainsi le « mourant ». Elle veut le ramener dans la réalité humaine, tout en l’aidant à jeter encore un voile opaque sur l’absolument propre et et inconditionnelle possibilité de son être. La préoccupation du « on » est ainsi de procurer un apaisement permanent au sujet de la mort. Mais au fond cet apaisement ne vaut pas simplement pour le « mourant » il vaut tout autant pour ceux qui le « consolent ». Et même en cas de décès, il faut que l’accident ne heurte ni ne trouble le sentiment des gens dans leur soucieuse insouciance. Il n’est pas rare que l’on voie dans la mort des autres un désagrément social quand ce n’est pas un manque de tact à l’abri duquel il faut mettre les gens. »

 
 
 

[Heidegger, L’ Etre et le temps, 2ème sect. Ch. I, § 51]

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