ΩRussel [07] La mentalité scientifique et la mentalité technicienne. Le pouvoir des experts et les maux du 20ème s. [Technique]

Publié le par Maltern

 

Russel ~ [07] La mentalité scientifique et la mentalité technicienne. Le pouvoir des experts et les maux du 20ème s. 

 

L’idée de progrès

 

 

« Nous avons vu que depuis Copernic, chaque fois que la science et la théologie ont été en désaccord, la science a été victorieuse. Nous avons vu aussi que, là où des questions pratiques étaient en jeu, comme pour la sorcellerie et la médecine, la science a prôné la diminution des souffrances, tandis que la théologie a encouragé la sauvagerie naturelle de l’homme. La diffusion de la mentalité scientifique, par opposition à la mentalité théologique, a incontestablement amélioré jusqu’ici la condition humaine.

 

Toutefois le litige maintenant entre dans une phase entièrement nouvelle, [...] la technique scientifique commence à avoir des effets plus importants que la tournure d’esprit scientifique. [...]

 

La tournure d’esprit scientifique est circonspecte et tâtonnante; elle ne s’imagine pas qu’elle connaît toute la vérité, ni même que son savoir le plus sûr est entièrement vrai. Et il sait que toute théo­rie doit être corrigée tôt ou tard, et que cette correction exige la libre recherche et la libre dis­cussion. Mais la science théorique a donné nais­sance à la technique scientifique, et cette technique n’a rien du caractère tâtonnant de la théorie. La physique a été révolutionnée depuis le début de ce siècle par la relativité et la théorie des quanta, mais toutes les inventions basées sur l’ancienne physique continuent à rendre des services. L’application de l’électricité à l’industrie et à la vie quotidienne (y compris les centrales électriques, la radiodiffusion et la lumière électrique) repose sur les travaux de Clerk Maxwell, publiés vers 1870 et aucune de ces inventions n’a cessé de fonctionner parce que les vues de Clerk Maxwell, comme nous le savons mainte­nant, étaient insuffisantes à bien des égards. Par suite, les experts qui utilisent la technique scientifique, et plus encore les gouvernements et les grandes sociétés qui utilisent les experts, acquièrent une men­talité très différente de celle des hommes de science: une mentalité pleine d’un sentiment de puissance illimitée, de certitude arrogante, et de plaisir à manipuler des matériaux, voire du matériel humain. C’est là l’inverse exact de la mentalité scientifique, mais on ne peut nier que la science ait contribué à le créer.

 

Les effets directs de la technique scientifique, eux aussi, sont loin d’avoir tous été heureux. D’une part, ils ont accru l’effet destructeur des armes de guerre, et la proportion de la population qui peut être enlevée aux travaux pacifiques pour combattre et pour fabriquer des munitions. D’autre part, en augmentant la productivité du travail, ils ont rendu très difficile le fonctionnement de l’ancien système économique, qui reposait sur la pénurie, et, par le choc violent des idées nouvelles, ils ont rompu l’équilibre d’anciennes civilisations, poussant la Chine vers l’anarchie et le Japon vers un impérialisme im­placable à la mode occidentale, la Russie vers une tentative violente pour établir un nouveau système économique, et l’Allemagne vers une tentative vio­lente pour maintenir l’ancien. Ces maux de notre époque sont tous dus en partie à la technique scien­tifique, donc en fin de compte à la science.

 

 La guerre entre la science et la théologie chré­tienne, en dépit d’escarmouches intermittentes aux avant-postes, est presque terminée, et je pense que la plupart des chrétiens admettraient que leur reli­gion en a profité. Le christianisme a été débarrassé des accessoires hérités d’un âge barbare, et presque guéri de son désir de persécuter. Il reste, chez les chrétiens les plus libéraux, une doctrine qui a sa valeur : ils admettent l’enseignement du Christ, selon lequel nous devons aimer notre prochain, et ils croient qu’il existe chez chaque individu quelque chose qui mérite le respect, même s’ils doivent renon­cer à l’appeler l’âme. Il existe aussi dans les Égli­ses une conviction croissante que les chrétiens doivent s’opposer à la guerre.

 

- Mais alors la philosophie se fait en quelque sorte servante de la science ?

 

- Oui en partie. Mais bien sûr, elle n’est pas qu’une servante de la science, car il y a bien des choses que la science ne saurait traiter. Par exemple, tout ce qui a trait aux valeurs. La science est incapable de vous dire ce qui est bien et ce qui est mal – j’entends comme fin, non comme moyen. »

 

 

 

[Bertrand Russel,  Comment je vois le monde, pp. 11-12, Idées Gallimard]

 

 

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