BERGER Gaston 1896-1960 [01] La philosophie comme prospective : comment préparer nos décisions quand le passé n’offre ni précédent, ni analogie.

Publié le par Maltern

BERGER Gaston 1896-1960 [01] La philosophie comme prospective : comment préparer nos décisions quand le passé n’offre ni précédent, ni analogie.

 

« Notre civilisation s’arrache avec peine à la fascination du passé. De l’avenir, elle ne fait que rêver et, lorsqu’elle élabore des projets qui ne sont plus de simples rêves, elle les dessine sur une toile où c’est encore le passé qui se projette. Elle est rétrospective, avec entêtement. Il lui faut devenir « prospective ». C’est sur ce changement d’attitude indis­pensable que nous voudrions présenter quelques remarques.

 

Notre dessein n’est point de nous interroger sur le sens et la valeur de l’histoire. Nous ne songeons pas davantage à méconnaître l’obligation qui s’impose à tout homme cultivé de connaître nos origines et de méditer sur les oeuvres et sur les aventures de ceux qui nous ont précédés. Ce qui nous préoccupe ici est la manière dont il convient de préparer nos décisions. Nous pensons qu’il est aujourd’hui périlleux d’en chercher l’inspiration dans une simple évocation du passé. Il n’est plus possible de transposer dans l’avenir en les modifiant à peine les expériences que nous avons faites ou celles dont on nous a transmis le récit. Du passé, l’homme d’action doit savoir dégager des éléments perma­nents et des règles efficaces; il ne saurait y découvrir des modèles qu’il lui suffirait de reproduire.

 

Or, si l’on examine les procédés qui sont le plus couramment utilisés pour suggérer ou justifier les décisions, on constate qu’ils entrent généralement dans l’une des trois caté­gories suivantes : l’action entreprise invoque un précédent, s’appuie sur une analogie ou repose sur une extrapolation.

 

Le précédent nous épargne toute les difficultés et tous les risques de l’initiative. Il nous met « à couvert». N’est‑il pas sage de répéter ce qui a fait ses preuves ? La loi scientifique procède‑t‑elle autrement lorsqu’elle conclut du passé à l’avenir ?

 

En réalité, le précédent a une signification juridique, il représente un quasi‑contrat : si un groupe social a semblé admettre par son silence un certain type d’actes, il n’a pas de raisons d’en contester plus tard la légitimité. Qui n’a dit mot a consenti. Le précédent repose sur un accord tacite, auquel la société ne peut se dérober sans se déjuger.

 

L’homme d’action cherche souvent à dépasser ce plan juridique en replaçant dans la variété et la mobilité de la vie les actes autrefois effectués et ceux qu’il pense accomplir. Il veut réussir, plus qu’avoir raison. Aussi songe‑t‑il moins aux précédents qu’aux analogies. Sa connaissance de l’histoire et le souvenir de ses propres expériences lui fournissent assez de tableaux qui ne diffèrent guère de sa situation présente. Sans doute, d’une époque à l’autre, les détails sont‑ils altérés, mais les ensembles demeurent. « En gros », les choses sont les mêmes.

 

A l’utilisation des ressemblances, que saisit l’intuition, certains esprits plus rigoureux entendent substituer un procédé de prévision qui s’inspire des mathématiques : l’extrapo­lation. Lorsqu’un phénomène a été observé avec soin pendant un certain temps, lorsque surtout on a pu donner à ses variations une expression numérique, on peut deviner la loi de son développement et prolonger au‑delà du moment présent la courbe de son évolu­tion future.

 

Nous ne songeons point à refuser toute valeur au précédent, à l’analogie et à l’extrapo­lation. Ces trois procédés sont précieux pour suggérer des hypothèses. Ils nous dispensent aussi de recourir en toute occasion à la pensée explicite et à l’analyse originale. Comme l’habitude d’où ils dérivent, ils nous libèrent de l’obligation d’être constamment actifs. Ainsi nous permettent‑ils d’être disponibles pour d’autres tâches. Ces mêmes raisons font pourtant qu’ils nous exposent, sous trois formes assez différentes, à une même paresse. « Tout se répète », dit souvent l’administrateur timoré, pour couvrir les défaillances de sa volonté. « Tout se ressemble », ajoute‑t‑il, pour justifier la rapidité de ses analyses et excu­ser la pauvreté de son imagination. « Tout continue», poursuivra‑t‑il, avec l’autorité que confèrent les chiffres et en donnant les apparences de la prévision scientifique à une simple routine opératoire.

 

En vérité, les rapprochements que l’on pourrait être tenté de faire entre ces attitudes « rétrospectives » et la découverte des lois scientifiques sont purement superficiels. La loi scientifique ignore l’histoire et ne conclut pas du passé à l’avenir. Elle est proprement intemporelle. Elle est aperçue par le savant à l’occasion des événements qu’il observe, mais elle est indifférente à leur date.

 

Surtout, les trois procédés dont nous dénonçons l’insuffisance supposent un monde relativement stable où l’on peut prendre les choses du dehors, parce que leur forme exté­rieure s’est trouvée longtemps associée à des propriétés définies. Quand tout se transforme lentement, les mêmes structures complexes se maintiennent et les surprises ne sont pas trop à craindre. Cette foi dans la stabilité s’est longtemps exprimée par l’idée générale de « nature ». Des équilibres avaient été reconnus, dans beaucoup de domaines, qui tendaient à se rétablir d’eux‑mêmes, lorsqu’ils avaient été altérés. Les individus et les espèces, notamment, semblaient doués de la propriété de transformer leur milieu ou de s’adapter à lui pour maintenir leur vie ou celle de leur descendance. Impuissants à pénétrer le détail des mécanismes opératoires, les hommes faisaient confiance à la « bonne nature ». Ils s’appliquaient à lui obéir sans en comprendre ni les fins ni les modalités.

 

C’est cette idée d’invention qu’il faut mettre au centre de notre réflexion. Lorsque le chan­gement s’opère lentement, on peut vivre sur son acquis. Aujourd’hui, tout est partout et sans cesse remis en question. Ce n’est pas seulement dans la vie économique, c’est dans tous les domaines que la sécurité nous échappe. La tranquillité, qui pour les uns était l’assu­rance, pour les autres la résignation, est définitivement derrière nous. En face de nous, c’est un avenir mystérieux, où tout semble possible, en bien comme en mal, et sur lequel notre humanité adolescente projette ses rêves. Il reste à transformer ces rêves en projets. Pour y parvenir, il nous faudra instaurer, à côté des disciplines rétrospectives, qui conser­veront une valeur propre, des recherches pour lesquelles nous avons proposé le terme de « prospectives ». L’idée classique de prévision s’y trouvera assez profondément transfor­mée. Si l’on veut rapprocher la réflexion qui doit précéder toute action de celle d’un joueur d’échecs, mesurant ses possibilités, supputant les conséquences de chacun des coups qu’il peut risquer, anticipant les réactions de l’adversaire, il faut dire que dans le jeu qu’il nous faut jouer aujourd’hui les règles se modifient sans cesse, tandis que les pièces chan­gent de nombre et de propriétés au cours même de la partie.

 

Au lieu de prendre d’une manière globale les phénomènes étudiés, comme faisaient le précédent, l’analogie ou l’extrapolation , on s’appliquera à saisir, à travers les formes, les facteurs profonds d’où elles dérivent. La méthode privilégiée pour connaître les faits humains est l’analyse intentionnelle. Sans doute faudra‑t‑il procéder aux dénombrements indispensables et faire jouer tous les procédés d’élaboration dont dispose la statistique moderne. Mais, à travers les nombres qui mesurent les résultats, on s’attachera à mettre en évidence les intentions profondes et souvent inconscientes qui animent les individus et les sociétés et que les faits manifestent sans les constituer. Alors s’expliqueront des transformations ou des renversements qui, d’abord, pouvaient surprendre.

 

Le travail d’équipe assurera la fécondité des analyses. En admettant de soumettre sa pro­pre recherche au contrôle et à la discussion de collègues qui ont des préoccupations et des connaissances fort différentes des siennes, chacun se prémunira contre le risque de prendre les résultats pour les causes et ses propres préférences pour des prévalences objectives. En outre, le collège des spécialistes aura la possibilité d’intégrer les prévisions fragmen­taires. Nous avons déjà signalé les insuffisances d’une extrapolation qui croit pouvoir se dispenser de l’analyse profonde. Sous sa forme habituelle, elle présente encore un autre inconvénient : celui d’être « linéaire », et de ne déterminer ce qui va se produire que si le phénomène reste abstrait, c’est‑à‑dire si toutes les autres choses demeurent égales. La prospective, au contraire, entend faire des prévisions concrètes. Elle porte sur des existences et non sur la loi abstraite de certaines essences. Elle ne s’intéresse à ce qui se produirait si tel facteur était seul à jouer que pour mieux en déduire ce qui se produira dans un monde où il est associé avec d’autres facteurs dont on a également cherché à connaître les conséquences. »

 

[Gaston Berger, Etapes de la prospective, pp. 16‑18, P.U.F., 1967.]

 

 

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