GUITTON Jean 1901-1999 [01] L’affinité entre le substantiel et l’éternel, l’accidentel et le temporel…
GUITTON Jean 1901-1999 [01] L’affinité entre le substantiel et l’éternel, l’accidentel et le temporel…
En recherchent ce qui n’est pas soumis au changement l’intelligence scientifique est tournée vers l’éternel.
« Chaque fois qu’une réalité extérieure se modifie, nous déroulons dans le temps la succession de ses états. Lorsqu’il s’agit d’un état de conscience, il nous paraît plus soumis au temps que la nature. La conscience et la durée semblent tellement unies que l’on est tenté de les définir l’une par l’autre. Mais si le temps est comme la forme de l’existence sensible et même de la vie spirituelle, l’éternité est celle de la pensée. N’y a-t-il pas dans tout exercice de l’intelligence un effort pour suspendre et même pour supprimer le temps ? C’est ce que les anciens avaient bien entrevu, trop bien peut-être puisqu’ils avaient confondu l’intelligible avec l’éternel : d’où une obligation de rejeter dans le néant, l’élément individuel, sensible, mouvant et durant des êtres, et, en revanche celle de concevoir la vie éternelle comme une vie logique qui s’absorberait dans une contemplation de l’unité. Aristote soutenait que le pensable, c’est ce qui est toujours le même, et tout à la fois : l’intelligible, l’éternel, le général se trouvaient associés. C’est parce que l’acte pur était éternel qu’Aristote pardonnait à Dieu d’être seul en son genre. Certes, ce système si naturel a du s’assouplir, et le travail de la logique a consisté à rendre l’intelligibilité au contingent, au singulier et à l’historique. Parallèlement, on a été amené à mettre la durée dans l’éternité, et à distinguer des actes, un progrès et des parties. Mais on ne saurait contester qu’il y ait une sorte d’affinité et de ressemblance entre le substantiel et l’éternel, comme entre le temporel et l’accidentel. L’intelligence est à la recherche des rapports qui sont soustraits au changement. Lors même qu’elle s’applique au devenir, c’est pour y discerner soit des substances et des formes, soit des lois et des types. L’existence des espèces végétales et animales contribue à nous faire condamner le temps, qui ne semble affecter que l’individu. Comme le disait Buffon, une succession continuelle d’êtres toujours semblables entre eux équivaut à l’existence perpétuelle d’un seul de ces êtres. Et, quand l’intelligence recompose le passé historique, c’est pour y retrouver des analogies et des rythmes; si elle s’intéresse à un fait unique ou à un personnage singulier, elle le ramène encore à une sorte de type qui formerait une espèce à lui tout seul. »
[Jean Guitton, Justification du temps, PUF. p.9]