Sartre [12] « Un théâtre de situations » où les actes et le contexte disent mieux l’existence humaine que la psychologie et les caractères.

Publié le par Maltern

Sartre [12] « Un théâtre de situations » où les actes et le contexte disent mieux l’existence humaine que la psychologie et les caractères.

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[Dans cette conférence de 1946, Sartre oppose à la tradition d’un théâtre de « caractères », l’idée d’un « théâtre de « situations ». L’homme n’a pas un caractère fixe, une nature prévisible. Il n’est rien de déterminé, mais un devenir qui se détermine et se transforme par des choix successifs dans des situations. Le ressort de l’écriture n’est donc plus « psychologique » il est dans l’action choisie librement face à des situations limites. Le personnage n’ « est » pas il « existe » et "devient" en situation.]


« L’homme libre dans les limites de sa propre situation, l’homme qui choisit, qu’il le veuille ou non, pour tous les autres quand il choisit pour lui‑même ‑ voilà le sujet de nos pièces. Pour remplacer le théâtre de caractères nous voulons un théâtre de situations ; notre but est d’explorer toutes les situations qui sont les plus communes à l’expérience humaine, celles qui se présentent au moins une fois dans la plupart des vies. Les personnages de nos pièces différeront les uns des autres non pas comme un lâche diffère d’un avare ou un avare d’un homme courageux, mais plutôt comme les actes divergent ou se heurtent, comme le droit peut entrer en conflit avec le droit. En cela on dira à juste titre que nous nous rattachons à la tradition cornélienne.

 

On comprendra sans peine, par conséquent, pourquoi nous nous soucions peu de psychologie. Nous ne cherchons pas le mot « juste » qui révélera soudain tout le développement d’une passion, pas plus que
l’ «acte » qui paraîtra le plus vraisemblable et le plus inévitable aux spectateurs. Nous tenons la psychologie pour la plus abstraite des sciences parce qu’elle étudie le mécanisme de nos passions sans replonger celles‑ci dans leur véritable contexte humain, sans tenir compte de leur arrière‑plan de valeurs religieuses et morales, des tabous et des impératifs de la société, des conflits entre les nations et les classes, des conflits entre les droits, les volontés, les actions. Pour nous, l’homme est une entreprise totale en lui‑même. Et la passion fait partie de cette entreprise.

 

En cela nous revenons à la conception qu’avaient les Grecs de la tragédie. Pour eux, comme Hegel l’a montré, la passion n’était jamais un simple orage affectif mais toujours, fondamentalement, l’affirmation d’un droit. Le fascisme de Créon, l’obstina­tion d’Antigone, pour Sophocle et Anouilh, la folie de Caligula pour Camus, sont tout en même temps des transports de sentiments qui ont leur origine au plus profond de nous et des expres­sions dune volonté inébranlable qui sont l’affirmation de sys­tèmes de valeurs et de droits, tels que les droits des citoyens, les droits de la famille, la morale individuelle, la morale collective, le droit de tuer, le droit de révéler à des êtres humains leur condi­tion pitoyable, et ainsi de suite. Nous ne rejetons pas la psycho­logie, ce qui serait absurde : nous intégrons la vie. »

 

[ Jean-Paul Sartre, « Forger des mythes », Un théâtre de situations, 1946, Gallimard, coll. « Idées » , 1973 ]

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