Arendt [04a] Le phénomène totalitaire : combinaison de la force de l’idéologie, « camisole logique », et de la force de la terreur.
Arendt [04a] Le phénomène totalitaire : combinaison de la force de l’idéologie, « camisole logique », et de la force de la terreur.
[Le gouvernement totalitaire est un phénomène politique absolument inédit. Son projet : soumettre complètement la société à une vision du destin de l’homme, et nier radicalement la liberté. Sa spécificité n’est pas dans ses intentions ou institutions selon Arendt, mais dans la mécanique de l’idéologie, qui cherche à rendre effective une représentation simplificatrice du monde, détachée de la complexité. L’idéologie, est « la logique d’une idée », elle admet « le postulat qu’une seule idée suffit à tout expliquer dans le développement à partir de la prémisse, et qu’aucune expérience ne peut enseigner quoi que ce soit. » Cette « camisole de la logique » liquide la liberté d’agir, et de penser, condamnant l’individu au rôle de victime ou de bourreau. Elle se présente comme loi de la Nature ou de l’histoire et de son mouvement.]
« Le gouvernement totalitaire est sans précédent parce qu’il défie toute comparaison. Il a fait éclater la distinction sur laquelle faisaient fond les définitions de l’essence des gouvernements depuis les débuts de la pensée politique occidentale : la distinction entre gouvernement selon des lois, constitutionnel ou «républicain » et gouvernement sans lois, arbitraire ou tyrannique. Le régime totalitaire est « sans lois » en ce qu’il se joue de toutes les lois positives, mais il n’est pas arbitraire car il obéit, selon une logique rigoureuse, à ces lois de l’Histoire ou de la Nature dont toutes les lois positives sont supposées provenir, et il les met à exécution dans un esprit d’obligation scrupuleux. [...] La légalité totalitaire, qui met en oeuvre les lois de la Nature ou de l’Histoire, ne se préoccupe pas de leur traduction en normes du bien et du mal à l’usage des individus, mais elle les applique directement à l’« espèce », c’est‑à‑dire à l’humanité. La loi de la Nature ou de l’Histoire est censée, pour peu qu’on la mette correctement à exécution, donner, comme produit ultime, une humanité homogène ; et cette attente est à l’arrière‑plan de la prétention à la domination mondiale qui anime tous les gouvernements totalitaires.
[...] A présent, la différence essentielle qui sépare la conception totalitaire de la loi de toutes les autres s’éclaire. […] À la différence de la source de l’autorité, Nature ou Histoire, les lois positives des hommes sont considérées comme changeantes et modifiables selon les circonstances ; mais elles jouissent d’une permanence relative face aux actions des hommes, toujours changeantes selon un rythme de plus en plus rapide, et elles tiennent cette relative permanence de la présence éternelle ‑ du point de vue de l’homme – de leur source d’autorité. On se représente, par conséquent, toutes les lois comme des éléments stabilisateurs des mouvements des hommes.
Dans l’interprétation qu’en fait le totalitarisme, les lois deviennent toutes, au contraire, des lois du mouvement. La Nature et l’Histoire ne sont plus les sources d’autorité stabilisatrices qui règlent les actions des mortels, elles sont, en elles‑mêmes, mouvement, et leurs lois n’ont rien à voir avec la permanence ou avec la raison, bien qu’il faille de l’intelligence pour les appréhender et les comprendre. Au fondement de la croyance des nazis dans les lois raciales, se trouve effectivement la vision darwinienne de l’homme comme produit plus ou moins fortuit d’un développement naturel qui ne s’arrête pas nécessairement à l’espèce humaine telle que nous la connaissons ; au fondement de la croyance des bolcheviks dans les classes, il y a bien la conception que Marx se faisait de l’homme comme produit d’un gigantesque mouvement qui se précipite vers la fin des temps historiques et, donc, tend à sa propre abolition. Le terme même de loi a changé d’acception : il exprimait le cadre stable au sein duquel les actions et les mouvements humains étaient censés avoir lieu, il en était la condition, or il en est venu à constituer l’expression même de ces mouvements.
Les diverses manifestations idéologiques du racisme ou du matérialisme dialectique ont transformé la Nature et l’Histoire, qui ont cessé d’être le sol ferme sur lequel se mouvaient la vie et l’action humaines pour devenir des forces démesurées dont les mouvements traversent l’humanité de part en part et entraînent avec elle, bon gré mal gré, chaque individu, juché sur le char de la victoire ou bien écrasé par ses roues. Ces idéologies peuvent être diverses et complexes, mais il est surprenant de voir qu’elles aboutissent toujours, en définitive, à la même « loi », celle de l’élimination des individus au profit du processus et du progrès triomphants de l’espèce.
[...] En conséquence, si la loi est l’essence du gouvernement constitutionnel ou républicain, la terreur constitue celle du gouvernement totalitaire. Les lois ont été instituées comme des sortes de frontières (pour reprendre une des plus anciennes comparaisons que Platon, déjà, avait employée, invoquant Zeus, le dieu des limites), et elles demeurent immobiles afin que les hommes puissent évoluer à l’intérieur de l’espace qu’elles délimitent ; en situation totalitaire, au contraire, tout est fait pour « stabiliser » les hommes, pour les rendre statiques, pour empêcher tout acte imprévu, libre, spontané, de sorte que la terreur comme loi du processus puisse se déployer sans obstacle, sans se trouver entravée par ces hommes.
[...] La terreur fige les hommes de manière à libérer la voie pour le processus naturel ou historique. Elle élimine les individus pour le bien de l’espèce ; elle sacrifie les hommes pour 1e bien de l’humanité : non seulement ceux qui deviendront finalement les victimes de la terreur mais tous, dans la mesure où ce processus, qui possède son commencement et sa fin propres, ne peut être entravé que par le nouveau commencement et la fin individuelle que constitue en fait la vie de chaque homme.
[...] Dans un régime totalitaire parfait, [...] aucun principe d’action, au sens que Montesquieu donnait à ce terme ‑ un principe qui fasse agir les hommes comme ils le font ‑ n’est requis. Ce principe d’action était nécessaire à Montesquieu parce que l’essence du gouvernement ‑ l’existence de lois et la répartition des pouvoirs était fondamentalement stable et pouvait fixer des limites à toutes les actions uniquement de manière négative, sans instituer leur principe de manière positive. La grandeur, mais aussi la difficulté inhérente à toutes les lois des sociétés libres, tiennent à ce qu’elles énoncent seulement ce qu’il ne faut pas faire, jamais ce qu’il convient de faire. Dans le gouvernement constitutionnel, l’action politique et l’évolution historique demeurent libres et imprévisibles en ce qu’elles doivent uniquement se conformer à la nature de celui‑ci, sans en tirer leur inspiration.
Dans la situation totalitaire, cette essence est elle-même devenue processus, et elle n’existe que dans la mesure où on la maintient constamment en mouvement. Aussi longtemps que la domination totalitaire n’a pas conquis la terre entière et n’a pas, par le carcan de la terreur, fondu tous les individus en une humanité homogène, instrument incomparable d’accélération du processus naturel ou historique, la terreur, dans sa double fonction d’essence du gouvernement et de principe, non d’action mais de mouvement, ne peut s’accomplir pleinement.
[…] Pour insuffler le mouvement à un corps politique dont la terreur constitue l’essence, aucun principe d’action, emprunté au champ de l’action humaine ‑ vertu, honneur, crainte ‑ n’est plus utile ni nécessaire. Ce corps politique se fonde, au contraire, sur un principe nouveau qui, lui, fait entièrement litière de l’action humaine comme acte libre, et il substitue au désir et la volonté mêmes d’agir la soif de connaître la loi du processus selon lequel opère la terreur. Les êtres humains, pris ou jetés dans le processus naturel ou historique, à seule fin d’en accélérer le mouvement, ne peuvent être que les instruments ou les victimes de sa loi interne. Or, selon celle‑ci, ils peuvent être aujourd’hui ceux qui procèdent à l’élimination des « races et des individus inaptes » ou « des classes vouées à disparaître et des peuples décadents » et, demain, ceux qui devront, pour les mêmes motifs, être eux‑mêmes sacrifiés. Ce dont la domination totalitaire a besoin, en guise de principe d’action, c’est d’une préparation des individus qui les destine à remplir aussi bien la fonction de bourreau et celle de victime. Or, cette double propédeutique, succédané du principe d’action, n’est autre que l’idéologie. »
[Arendt, La Nature du totalitarisme, Payot, 1990, p. 98-107.]