☼ Gilles Marcotte [01] l'art est inutile, plus modestement il est nécessaire [ art, morale ]
Gilles Marcotte :
« Il y a une idée à la fois très simple et très dangereuse - les idées simples sont presque toujours dangereuses - qui est propagée depuis quelques décennies par les discours sur l’art. Elle veut que la littérature, le théâtre, la peinture et la sculpture, pour ne citer que ceux-là, aient pour mission de nous rendre meilleurs, de transformer le monde, de le purger des maux qui l’accablent, enfin de l’entraîner vers un avenir meilleur.
Je lisais par exemple il y a quelque temps, dans le texte officiel de la Journée mondiale du théâtre, cette définition en quatre infinitifs du rôle du théâtre : Accuser. Dénoncer. Provoquer. Déranger.” Le théâtre aurait donc pour devoir et pour effet de sortir les spectateurs de leur somnolence et de leur bonne conscience, comme on le recommandait autrefois aux prédicateurs des retraites paroissiales. L’art au service de la morale, en somme. La morale n’est plus tout à fait ce qu’elle était à l’époque où on a inventé cette formule célèbre, mais peu importe : l’important, c’est que l’art nous fasse la leçon. (Mais contre qui, contre quoi s’élève l’accusation dans Les Belles-sœurs de Michel Tremblay ? dans Les Mains sales de Jean-Paul Sartre?)
Mon deuxième exemple, je le trouve dans un programme de théâtre. Je ne vais pas souvent au théâtre, mais quand j’y vais, je travaille fort, rien ne doit m’échapper, je lis tout et j’écoute de toutes mes oreilles. Dans ce programme, d’ailleurs beaucoup mieux écrit que le texte précédemment cité, par un intellectuel de très bonne classe, je lis que l’auteur “poursuit [dans son œuvre et non pas à ses moments perdus] une réflexion sur le rôle de la femme dans la société contemporaine”. Voilà qui est louable. Que serait un dramaturge s’il n’était pas avant tout penseur, s’il ne transportait pas sur la scène ses précieuses réflexions sur les problèmes les plus aigus de notre époque ? Non seulement le théâtre doit nous moraliser, il a également pour fonction de nous instruire, de nous faire penser, de nous engager dans un travail de réflexion. Si les spectateurs n’ont pas le front soucieux, en sortant de la salle, c’est qu’ils n’ont pas compris la pièce qui leur était présentée. Ils devraient se sentir coupables.
Mon troisième exemple est tiré d’un domaine très différent du théâtre, bien qu’y apparaisse le nom d’un grand décorateur, Michel Goulet. Mais il s’agit ici de sa sculpture. “Chaque œuvre de Michel Goulet, écrit-on, a pour fonction de nous amener à réfléchir [encore !] sur notre raison d’être et sur les motifs qui nous incitent à façonner incessamment un monde correspondant aux multiples images que nous avons de nous.” La phrase est peut-être compliquée - les critiques d’art ont parfois la main un peu lourde -, mais on réussit tout de même à comprendre que, pour l’auteur de cette prose critique, sculpture et pensée ont beaucoup en commun. Qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ?, demandait un auteur beaucoup lu au temps de mes études classiques. Nous faisions des blagues à ce sujet. Nous avions tort. Nous ne pouvions pas prévoir, pauvres innocents, que les questions de l’abbé Moreux se retrouveraient un jour dans les chaises de Michel Goulet.
Je ne cite que des exemples locaux, mais on aurait tort de croire que le rôle attribué à l’art de nous moraliser, de nous instruire, de nous induire en tentation philosophique, est une spécialité québécoise. Non, certes. Des échos de ces discours se font entendre partout : c’est une invention moderne. Mais voilà, nous les Québécois, nous sommes les plus modernes des modernes, nous avons tendance à mettre tous nos oeufs dans le même panier moderne, avec les risques que cela comporte. Nous voulons qu’elle serve, cette culture si lourdement subventionnée (mais pas encore assez, d’après ce que j’entends), si difficile à tenir à flot. Elle doit avoir des retombées (quel beau mot !) économiques, intellectuelles, nationales, sociales, spirituelles. Elle doit nous en donner pour notre argent.
On aura peut-être soupçonné que mon idée à moi, sur cette question, est un peu différente. Je la résumerai en citant la réponse du poète américain Wallace Stevens - il avait l’excuse, pour ainsi dire, d’être vice-président d’une compagnie d’assurances - à une question portant sur les obligations du poète à l’égard de sa société : “He has none.”
Il faut le répéter sur tous les tons, aujourd’hui plus que jamais : la littérature, le théâtre, la peinture, la sculpture sont inutiles, ne servent à rien. On pourra trouver des grains de sagesse dans les romans de Robertson Davies; découvrir les premiers mouvements de la modernisation de la société québécoise dans le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy; réchauffer sa foi nationaliste en relisant les poèmes de Gaston Miron; trouver des renseignements fort intéressants sur Haïti dans les romans d’Émile Ollivier. Mais si on ne lit que ce genre de chose dans un roman ou un recueil de poèmes, on ne l’aura pas vraiment lu, parce que leur raison d’être ne réside pas dans ces petits profits, ils n’offrent rien qui ressemble à une solution, à une conclusion. Le cheminement que nous propose le roman est celui qui va de “rien n’est simple” à “tout se complique” (on aura reconnu, je l’espère, les titres des magnifiques albums de Sempé). Northrop Frye disait que, parmi les retombées de la littérature, la plus importante, après l’exploration de la langue, était la tolérance. Encore faut-il l’entendre de façon radicale. L’oeuvre authentiquement littéraire est celle qui rend le jugement impossible. Si vous sortez du roman de Flaubert en ayant l’impression d’avoir compris Emma Bovary et d’être en mesure de porter sur elle un jugement, de savoir ce qu’elle aurait dû faire pour ne pas tourner mal, c’est que vous n’avez pas lu un roman mais une histoire de cas.
Non, la littérature n’est pas utile. Elle est, plus modestement, nécessaire. Elle nous apprend à lire dans le monde ce que, précisément, les discours moralisateurs écartent avec toute l’énergie dont ils sont capables : la complexité, l’infinie complexité de l’aventure humaine. »
© Le Devoir Samedi 6 mai 2000 (Québec)
* L’art a-t-il à donner des leçons ? C’est parce qu’il est inutile que l’art est nécessaire.
On peut également réfléchir à partir de ces quelques citations :
“ Exiger de l’art et de la littérature qu’ils aient une utilité sociale, fut-elle révolutionnaire, cela revient à les nier dans ce qu’ils ont de spécifique. ”
(Michel Leiris - Journal 1922-1989 - Gallimard, Paris 1992, p.746)
“ L’art doit être à lui-même sa propre fin, cherchant à réaliser la beauté pure, sans se préoccuper de la morale ou d’utilité. ”
(Théophile Gauthier, préface de Mademoiselle de Maupin, 1835)
“ La culture n’a jamais fait de bien à qui que ce soit. Aucune œuvre d’art n’ajamais rendu un homme meilleur ”
(Peter Brook “Points de suspension”, p 74)