Ω Maldiney Henri [01] La peinture dite abstraite. Une reconquête de l’impression des choses vues pour la première fois sur leur perception ordinaire [art, perception, liberté]
Ω Maldiney Henri ~ [01] La peinture dite abstraite. Une reconquête de l’impression des choses vues pour la première fois sur leur perception ordinaire [art, perception, liberté]
Abstraire ne se limite pas à appauvrir.
[Contrairement à la peinture « figurative » la peinture dite « abstraite » est en rupture avec la perception habituelle. Elle ne représente pas ce qui est connu, « déjà vu et déjà su » mais déforme notre perception habituelle. Maldiney interroge cette évidence…
Si « abstraire » c’est « retirer de »…, l’art figuratif opère lui-même des abstractions. Le peintre fait des choix, dégage les formes et les rythmes de l’objet. Kant le remarque dans sa distinction : « Une beauté naturelle est une belle chose ; la beauté artistique est la une belle représentation d’une chose » [CFJ § 48]
" A la base de tout grand art, il y a toujours ce premier contact indicible que Cézanne a exprimé d’aussi près qu’il est possible en écrivant à E. Bernard : « je continue à chercher l’expression de ces sensations confuses que nous apportons en naissant. »

Cézanne avait déchiré le voile des objets. Il ne voyait plus les arbres. Avec ce bleu, c’était un monde qui se dévoilait, tel que nous pouvons communiquer avec lui par ses toiles. Il s’agit d’un monde qui est en deçà de notre monde d’habitudes habitué lui‑même, d’un monde pré‑humain.
Ne nous méprenons pas sur la pauvreté de cette vision. Une couleur comme celle‑là n’est pas visible dans le monde des objets. Si Van Gogh s’était laissé aller à peindre des tournesols, il n’aurait pas atteint cette haute note jaune de l’été 1888, qui l’obligea, comme il dit, à se monter le coup un peu. Cette couleur, cette séduction ou cette obsession est la clé qui ouvre l’Univers à l’homme et l’homme à l’Univers à une profondeur inconnue jusqu’ici.
Il n’y a pas de monde tout fait, de monde en soi. Le réel est le couple que nous formons avec le monde. Et notre être au monde est au fondement de toutes nos conduites et de tous nos jugements. C’est lui qui sous-tend toutes nos perceptions et leur donne le ton. C’est lui qui donne son style au regard du peintre et qui constitue le foyer de sa vision. L’artiste ne perçoit pas des objets ; il est sensible à un certain rythme ‑ singulier et universel ‑ sous la forme duquel il vit sa rencontre avec les choses, et qui érode et corrode les objets jusqu’à ce qu’ils soient assez légers, assez dégagés de l’esprit de pesanteur, pour pouvoir entrer dans la danse et venir à nous, comme dit Nietzsche, sur des pattes de colombes. Voilà le sens vrai de l’abstraction. Par elle, l’artiste élève à la dignité du Réel cela seulement qui peut entrer dans la danse, entrer en résonance avec ce rythme.Abstraire, c’est extraire du monde arythmique de l’action les éléments capables de s’émouvoir et de se mouvoir rythmiquement.
Qu’est‑elle donc enfin cette abstraction ? Elle est l’action transfiguratrice et révélatrice du rythme sur les formes où il s’incarne. Elles perdent progressivement les qualités premières qu’elles tenaient de la vision pratique pour resurgir ‑ dans une seconde naissance ‑ revêtues de qualités plus essentielles que le rythme leur confère. Mieux encore. Les formes sont adaptées par l’action épuratrice du rythme au monde transcendant qu’elles doivent exprimer, à ce monde qui est présent comme style dans la sensation première.
La réalité n’est pas la somme des objets qui nous entourent. Elle est située à un niveau plus élémental, et c’est l’irruption de cet élémental dans le quotidien qui provoque la surprise de la Réalité. Le Réel est toujours ce que nous n’attendions pas [6] . L’abstraction ne consiste donc pas à supprimer sans changer de monde, ou comme on dit à déformer ; elle consiste à transformer, à transposer des formes qui racontent en formes qui disent. Il y a des formes qui racontent comme des commères tous les incidents et accidents du monde quotidien. Il faut créer des formes qui disent cette réalité transcendante vers laquelle le monde et nous, nous nous dirigeons ensemble vers nos profondeurs [7]. L’abstraction est un autre nom de la création. »
[Henry Maldiney, « Le faux dilemme de la peinture : abstraction ou réalité » 1953, in regard, parole, espace, Age d’homme, 73 et 94, p 16-19]
[1] Est-ce que dans la perception ordinaire le regard “épouse” ou tient à distance l’objet perçu du sujet percevant ?
[2] “Apparition” l’apparence ne renvoie à rien d’autre qu’elle-même, contrairement à l’usage commun du mot “apparence” qui renvoie à l’objet dont elle ne serait que l’apparence.
[3] Du grec pathos, « souffrance », « passion ». Cf. note 23, p 14 du même ouvrage : « Toute sensation comporte un émotionnel, pathique, [ de l’ordre de l’affectivité ] et un moment représentatif, gnosique.[ de l’ordre de la connaissance ] « Le cas est clair pour les couleurs. Le lyrisme immédiat d’un vitrail ou d’une mosaïque est indépendant de l’objet représenté. La rosace d’une cathédrale induit en nous par le jeu de la couleur un mouvement corporel et spirituel qui précède toute lecture iconographique. Le moment pathique d’une couleur est celui de sa dimension musicale, rythmique. L’artiste est au monde, à travers la moindre chose, sur ce mode pathique qui exprime un comment à partir duquel tout le quoi est recréé » [note de Henri Maidiney.]
[4] Notes sur la peinture, Paris, 1953, p. 57 [note de Henri Maldiney]
[5] Le style d’une chose c’est le style du monde dont elle est le point de contact avec nous. Il est incompatible avec l’isolement de la chose ou objet. « Unir des courbes de femmes à des épaules de collines », dit Cézanne [note de Henri Maldiney].
[6] « Quel est l’indice universel du réel ? ‑ Son imprévisibilité singulière. Songez à la façon dont les choses habituelles nous apparaissent soudain à nouveau réelles quand nous les re‑découvrons. Une lumière neuve, jamais vue, tombe sur un paysage familier. Vous êtes surpris de voir que le paysage existe ‑ autrement que comme image.
Préparez un voyage aussi minutieusement que possible. Vous croyez le connaître. Mais quand vous voyez les choses mêmes, la sensation est toujours autre chose que l’imagination la plus circonstanciée. Le réel c’est ce que vous n’aviez pas prévu. Ce qui vous est donné C’est, comme disent les japonais, le « Ah ! » des choses » [note de Henri Maldiney].
[7] « Recréer cette réalité transcendante vers laquelle évolue l’individu. C’est le vivant seul qui importe. » (Tal Coat). « ConnaîÎtre c’est naître avec » (Claudel) [note de Henri Maldiney].
Paris, musée du Louvre
Inscription du XVe siècle sur le cadre : LE TRES VICTORIEUX ROY DE FRANCE. /. CHARLES SEPTIESME. DE CE NOM.
Format presque carré, la silhouette s’inscrit rigoureusement dans l’espace des rieaux, position du coussin parallèle. Impression de frontalité qui se dilate en largeur, renforcée par le vêtement aux épaules rembourrées.
La présentation frontale est une convention qui date de l’antiquité pour les portraits officiels des monarques, campés dans un espace immatériel, entourés de rideaux ou tentures, souvent symboles de majesté et indices du sacré.
Une nouveauté pour l’époque : le cadrage à mi-corps plutôt que le portrait en pied. Portrait intime imposé par les flamands à partir des années 1420. L’éclairage vient de gauche et détermine des accents de lumière sur les jambages du texte. Soin apporté au cadre : noir, à marbrures rouges et vertes, en relation avec le tableau. Un prototype du portrait officiel, mais en même temps une analyse psychologique du modèle. Charles Sterling parle d’une œuvre qui donne à la fois « l'image inoubliable d'un homme veule et las autant [que l]'effigie majestueuse d'un souverain »…
* La Vierge et l'Enfant entourés d'anges
Diptyque de Melun, volet droit, Anvers.
Celle qu’on appelle la « vierge d’Anvers » est représentée sous les traits d'Agnès Sorel la maîtresse du Roi. Composition frontale et construite sur un canevas géométrique : autour d’un triangle. Un des chérubins fixe le spectateur, celui au premier plan à gauche, est strictement de profil. Le contrepoint rouge et bleu des anges, fait ressortir la blancheur du groupe central.
Les surréalistes ont souligné l’étrange érotisme glacé du tableau. On ignore les raisons qui ont permis au peintre de représenter la vierge par Agnès Sorel.