♋Stendhal 1783-1842 [02] La « Cène » De Léonard de Vinci sous le regard de Stendhal… [art, interprétation, autrui, passion]
♋ Stendhal 1783-1842 [02] La « Cène » De Léonard de Vinci sous le regard de Stendhal… [art, interprétation, autrui, passion]
Comment mettre en scène cette grande situation dramatique : la trahison dans l’amitié ?
[ La peinture ne parle pas, mais exprime dans le silence. Le peintre, ici Léonard de Vinci (1452-1519), agit comme un véritable metteur en scène de théâtre comme nous le suggère Stendhal, qui, dans ce texte, analyse les attitudes de chacun des personnages, en situation. On peut même voir dans cette réception de l’œuvre par Stendhal une attention au travail théâtral du scénographe. Quelle fonction joue la vision en arrière plan du drame la campagne « lointaine et paisible » ? La « fable » est bien connue, mais observons les « attitudes » ces « gestes interrompus » qui laissent au spectateur à compléter et créer. Observons les « états » de chacun des acteurs et les « passions » qui les animent. Observons également les « regards », les « respirations » et même chez Pierre l’identification au « feu »… ]
« ...Il s’agissait de représenter ce moment si tendre où Jésus, à ne le considérer que comme un jeune philosophe entouré de ses disciples la veille de sa mort, leur dit avec attendrissement : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous doit me trahir ». Une âme aussi aimante dut être profondément touchée, en songeant que parmi douze amis qu’il s’était choisis, avec lesquels il se cachait pour fuir une injuste persécution, qu’il avait voulu voir réunis ce jour‑là en un repas fraternel, emblème de la réunion des cœurs et de l’amour universel qu’il voulait établir sur la terre, il se trouvait cependant un traître qui, pour une somme d’argent, allait le livrer à ses ennemis. Une douleur aussi sublime et aussi tendre demandait, pour être exprimée en peinture, la disposition la plus simple, qui permît à l’attention de se fixer tout entière sur les paroles que Jésus prononce en ce moment. Il fallait une grande beauté dans les têtes des disciples, et une rare noblesse dans leurs mouvements, pour faire sentir que ce n’était pas une vile crainte de la mort qui affligeait Jésus. S’il eût été un homme vulgaire, il n’eût pas perdu le temps en un attendrissement dangereux, il eût poignardé Judas, ou du moins pris la fuite, entouré de ses disciples fidèles.
Léonard de Vinci sentit la céleste pureté et la sensibilité profonde qui font le caractère de cette action de Jésus; déchiré par l’exécrable indignité d’une action aussi noire, et voyant les hommes si méchants, il se dégoûte de vivre, et trouve plus de douceur à se livrer à la céleste mélancolie qui remplit son âme qu’à sauver une vie malheureuse qu’il faudrait toujours passer avec de pareils ingrats. Jésus voit son système d’amour universel renversé. « Je me suis trompé, se dit‑il, j’ai jugé des hommes d’après mon cœur ». Son attendrissement est tel, qu’en disant aux disciples ces tristes paroles : « L’un de vous va me trahir », il n’ose regarder aucun d’eux. Il est assis à une table longue, dont le côté qui est contre la fenêtre et vers le spectateur est resté vide. Saint Jean, celui de tous les disciples qu’il aima avec le plus de tendresse, est à sa droite; à côté de saint Jean est saint Pierre; après lui vient le cruel Judas.
Au moyen du grand côté de la table qui est resté libre, le spectateur aperçoit pleinement tous les personnages. Le moment est celui où Jésus achève de prononcer les paroles cruelles, et le premier mouvement d’indignation se peint sur toutes les figures.
Saint Jean, accablé de ce qu’il vient d’entendre, prête cependant quelque attention à saint Pierre, qui lui explique vivement les soupçons qu’il a conçus sut un des apôtres assis à la droite du spectateur.
Judas, à demi tourné en arrière, cherche à voir saint Pierre et à découvrir de qui il parle avec tant de feu, et cependant il assure sa physionomie, et se prépare à nier ferme tous les soupçons. Mais il est déjà découvert. Saint Jacques le Mineur passant le bras gauche pardessus l’épaule de saint André, avertit saint Pierre que le traître est à ses côtés. Saint André regarde Judas avec horreur. Saint Barthélemy, qui est au bout de la table, à la gauche du spectateur, s’est levé pour mieux voir le traître.
A la gauche du Christ, saint Jacques proteste de son innocence par le geste naturel chez toutes les nations; il ouvre les bras et présente la poitrine sans défense. Saint Thomas quitte sa placé, s’approche vivement de Jésus, et, élevant un doigt de la main droite, semble dire au Sauveur: « Un de nous ? ». C’est ici une des nécessités qui rappellent que la peinture est un art terrestre. Il fallait ce geste pour caractériser le moment aux yeux du vulgaire, pour lui bien faire entendre la parole qui vient d’être prononcée. Mais il n’a point cette noblesse d’âme qui devait caractériser les amis de Jésus. Qu’importe qu’il soit sur le point d’être livré par un ou Par deux de ses disciples? Il s’est trouvé une âme assez noire pour trahir un maître si aimable : voilà l’idée qui doit accabler chacun d’eux, et bientôt après va se présenter cette seconde pensée : je ne le verrai plus; et cette troisième : quels sont les moyens de le sauver?
Saint Philippe, le plus jeune des apôtres, par un mouvement plein de naïveté et de franchise, se lève pour protester de sa fidélité. Saint Mathieu répète les paroles terribles à saint Simon, qui refuse d’y croire. Saint Thadée, qui le premier les lui a répétées, lui indique Saint Mathieu, qui a entendu comme lui. Saint Simon, le dernier des apôtres à la droite du spectateur, semble s’écrier: « Comment osez‑vous dire une telle horreur! ». Mais on sent que tous ceux qui entourent Jésus ne sont que des disciples, et, après la revue des personnages, l’œil revient bien vite à leur sublime maître. La douleur si noble qui l’opprime serre le cœur. L’âme est ramenée à la contemplation d’un des grands malheurs de l’humanité : la trahison dans l’amitié. On sent qu’on a besoin d’air pour respirer; aussi le peintre a‑t‑il représentées ouvertes la porte et les deux croisées qui sont au fond de l’appartement. L’œil aperçoit une campagne lointaine et paisible, et cette vue soulage. Le cœur a besoin de cette tranquillité silencieuse qui régnait autour du mont Sion, et pour laquelle Jésus aimait à y rassembler ses disciples. La lumière du soir, dont les rayons mourants tombent sur le paysage lui donne une teinte de tristesse conforme à la situation du spectateur. Il sait bien que c’est là la dernière soirée que l’ami des hommes passera sur la terre. Le lendemain, lorsque le soleil sera parvenu à son couchant, il aura cessé d’exister.
Quelques personnes penseront comme moi sur cet ouvrage sublime de Léonard de Vinci, et ces idées paraîtront recherchées au plus grand nombre; je le sens bien. Je supplie ce plus grand nombre de fermer le livre. A mesure que nous nous connaîtrions mieux, nous ne ferions que nous déplaire davantage. On trouvera facilement dans les autres histoires de la peinture des descriptions plus exactes, où sont notées fidèlement la couleur du manteau et celle de la tunique de chacun des disciples. D’ailleurs, on peut admirer le travail exquis des plis de la nappe. »
[Histoire de la peinture en Italie 1817, édition Henri Martineau, le Divan, 1929, t. I, p.236-241, cité in H.B. Stendhal, Du romantisme dans les arts, présentation Juliusz Starzynski, Herman, collection Miroirs de l’ Art, 1966 n° édition 2166 ]