♋ Eco Umberto né en 1932 [01] Si on peut écrire une histoire de la beauté est-ce-à dire qu’elle n’est pas éternelle ? [art, beau]

Publié le par Maltern

Eco Umberto né en 1932 [01]  Si on peut écrire une histoire de la beauté est-ce-à dire qu’elle n’est pas éternelle ?

eco-blog.jpg[Sémioticien, critique et écrivain, Umberto Eco à partir d’un livre publié par Flammarion, L’Histoire de la beauté, ouvrage collectif auquel il a participé, raconte les critères qui ont guidé les auteurs pour ce qui n’est pas, dit-il, une histoire de l’art, mais une histoire de la beauté. Extraits d’une conférence du 19-11-2004 publiée in  Le Figaro Magazine. Visiblement Eco a du faire un « ménage » comme on dit dans le jargon, mais cette improvisation pour le moins légère expose sans les analyser quelques lieux communs sur l’art contemporain.]

« Pourquoi une histoire de la beauté ? La beauté n’est-ce pas quelque chose d’immuable, d’éternel. J’aime la définition avec laquelle un esthéticien italien, Dino Formaggio, ouvrait une espèce de «Que sais-je ?» en 1973 sur l’art, en disant : «L’art est tout ce que les hommes appellent art.» Je voudrais adapter ce principe à la beauté : «Beau est tout ce que les hommes ont appelé beau.» Il y a un vieux dicton français qui dit : «Le crapaud est beau pour sa crapaude.» Relativisme donc. [...] L’idée de la beauté n’a jamais été absolue ni immuable, mais elle a pris des visages variables selon la période historique des pays. Et pas seulement pour ce qui concerne la beauté physique de l’homme, de la femme ou du paysage mais aussi de la beauté des dieux, des saintes ou des idées.

Démarrons tout de suite par un contraste. Voilà des vers d’un poète du XIIIe siècle, célébrant la beauté d’une femme de la même époque, que j’aime beaucoup et que j’aurais grand plaisir à inviter à dîner au restaurant, la reine Uta di Naumburg. «Ni diamant, ni émeraude, ni saphir, ni aucune pierre précieuse, ni topaze, ni jacinthe, ni rubis, ni héliotrope, qui est si vertueuse, ni l’améthyste, ni l’aigue-marine, choses très resplendissantes, ne possèdent autant de beauté qu’elle n’a, elle, ma dame amoureuse
 

Et voilà maintenant, six siècles plus tard, la célébration d’une beauté malade par Barbey d’Aurevilly avec une image d’Odilon Redon : «Mais si ! si ! ma Léa, tu es belle, tu es la plus belle des créatures ! Je ne te donnerais pas, toi, tes yeux battus, ta pâleur, ton corps malade, je ne te donnerais pas pour la beauté des anges dans le ciel

Y a-t-il quelque chose de commun entre ces deux idéaux de beauté ? [...] Je crois qu’un jeune homme d’aujourd’hui trouverait cette femme fascinante parce qu’elle est délicieusement camée. (Sic) Les contemporains de Botticelli l’aimeraient sans doute pour des raisons bien plus platoniques – ou néoplatoniciennes. J’ai montré jusqu’à présent des images tirées de l’histoire de l’art. Mais une histoire de la beauté n’est pas une histoire de l’art. Si certaines théories esthétiques modernes n’ont reconnu que la beauté de l’art – sous-évaluant la beauté de la nature – c’est, à d’autres moments, l’inverse qui s’est produit.

[...] En tout cas, il faut se méfier des artistes. Quand Rubens nous représentait une femme, il se référait probablement aux canons esthétiques en vigueur à l’époque. Quand Rembrandt nous représentait sa femme, Saskia, il est clair qu’il ne représentait pas la beauté en valeur absolue, mais la femme qu’il aimait. Barbey d’Aurevilly nous a justement montré qu’on peut tout à fait aimer une femme que les autres jugent laide.

 

D’autre part, comment concevoir que Salvador Dali ait consacré sa vie à cette muse, Gala, que nous ne verrions pas défiler aux côtés de Naomi Campbell, et qui, en son temps, n’aurait certainement pas été acceptée aux Folies Bergères ?

 

Et pourtant Gala aimait éperdument ce monsieur que nous n’accueillerions pas chez nous s’il sonnait à notre porte à dix heures du soir. C’est pour cela qu’il faut toujours comparer les témoignages des artistes aux textes de philosophes et d’écrivains de la même époque.

 

[...] Prenons l’exemple de la proportion. Depuis l’Antiquité, on a répété qu’une des conditions de la beauté, était le respect de la proportion. D’accord. Si vous lisez les théoriciens de la musique, de l’art, les philosophes ou les théologiens, vous avez l’impression que cet idéal de proportion n’a pas changé, du haut Moyen Âge – de Boèce – à la Renaissance. Mais sommes-nous capables de déceler un même critère de proportionnalité dans la Vénus de Botticelli, celle de Cranach ou du Titien ? Le même problème se pose avec un autre critère de beauté dans l’Antiquité : la lumière. Bornons-nous à l’idée de la lumière au Moyen Âge, qui n’était pas une époque obscure comme le voudrait un cliché historique périmé. L’homme médiéval est représenté dans un milieu très lumineux. [...] Dans la peinture baroque, les objets sont frappés par la lumière et le jeu de volumes dessine des zones claires et des zones obscures. Dans les enluminures médiévales, au contraire, la lumière semble irradier des objets. Ils sont illuminés, lumineux en soi. Mais voyons maintenant deux conceptions dans la lumière, telle qu’elle était célébrée par les philosophes et voyons à quel type de représentation elle renvoyait. Voilà deux esthétiques presque contemporaines, sauf que la première relève d’une cosmologie néoplatonicienne et la deuxième, d’une métaphysique aristotélicienne.

 

[...] Le véritable problème dans la rédaction de notre livre s’est posé quand nous avons essayé de dire quel était l’idéal de beauté de notre temps. [...]Un visiteur tombant des étoiles pour arriver aujourd’hui ou demain sur notre planète, pourrait-il décider quel était notre idéal de beauté, disons au XXe siècle et les quatre premières années du XXIème ? Il trouverait qu’une beauté de la provocation s’est continuellement opposée à une beauté de la consommation. L’art de l’avant-garde ne posait pas tellement le problème de la beauté, dans le sens où il entendait violer tous les canons esthétiques respectés jusqu’alors. L’oeuvre de Picasso nous a paru belle seulement après son entrée au musée. L’art ne se proposait pas d’offrir une image de la beauté naturelle. Au contraire, il voulait enseigner, interpréter le monde avec des yeux différents, par le prisme d’un retour à des modèles archaïques ou exotiques, de l’univers du rêve, du fantasme des malades mentaux, des hallucinations dues à la drogue. C’est là l’enjeu de l’art contemporain.

Notre visiteur du futur ne pourra en tout cas pas manquer de faire une découverte curieuse : ceux ou celles qui vont à une exposition d’art d’avant-garde, qui achètent une sculpture incompréhensible sont des fashions victims vêtus de jeans et de vêtements de marque, coiffés ou maquillés en fonction du modèle de beauté proposé par les magazines, le cinéma, la télévision ; bref, les médias. Ils suivent les idéaux de beauté promus par cette société de consommation contre laquelle s’était battu pendant plus de cinquante ans l’art avant-gardiste.

[...]Mais même si notre visiteur du futur accepte l’idée que notre beauté était celle que proposent les médias, il découvrira que le XXe siècle a été traversé par une double césure : la première se situe entre les modèles d’une même décennie. Ainsi, le cinéma nous a proposé à la fois la femme fatale incarnée par Greta Garbo ou Rita Hayworth et la jeune fille de la porte d’à côté personnifiée par Claudette Colbert ou Doris Day. Il nous a offert comme modèle de virilité John Wayne ou Fred Astaire, Dustin Hoffman, ou Schwarzenegger. Les médias, démocratiques, offrent un modèle de beauté tant pour la prolétaire aux formes opulentes que pour l’aristocrate anorexique.

La seconde césure divise le siècle en deux. Tout compte fait, les idéaux de beauté auxquels se réfèrent les médias des soixante premières années renvoient aux propositions des arts majeurs. Les grandes dames de l’écran étaient les proches parentes des décadents français, les femmes des réclames des années 20 ou 30 rappelaient la beauté filiforme de l’Art nouveau et de l’Art déco. La publicité reflétait les influences du futurisme, du cubisme puis du surréalisme  l’urbanisme rappelait les utopies des architectes modernistes et anticipait même les formes des missiles à venir. Notre explorateur du futur ne pourra plus identifier l’idéal esthétique divulgué par les mass media du XXe siècle et au-delà. Il devra renoncer face à l’orgie de la tolérance au syncrétisme total, à l’irrépressible polythéisme absolu de la beauté.

N’y a-t-il donc aucun fil rouge qui nous permette de retrouver, à travers les différents modèles de beauté de la Grèce antique à nos jours, au moins un élément commun à toute expérience esthétique ? Je dirais qu’on trouve une réponse dans les discussions millénaires sur la différence entre le beau et le bon, bien que les diverses époques historiques n’aient pas manqué d’établir un lien étroit entre ces deux concepts.

Nous jugeons à partir de notre expérience quotidienne, nous appelons bon ce qui nous plaît mais aussi ce que nous voudrions posséder, les bonnes choses sont infinies, un amour partagé, une richesse honnêtement acquise, un petit plat bien mitonné. S’agissant d’une «bonne action» que nous désirerions avoir nous-mêmes accomplie – comme la mort glorieuse d’un héros ou le dévouement envers les lépreux – nous admettons que la chose est bonne mais, par égoïsme ou par crainte, nous ne voudrions pas vivre une telle expérience. Pour indiquer ces actions vertueuses que nous préférons admirer plutôt qu’accomplir, nous parlons de «beau geste» ou d’une belle action : on parle donc de beauté quand on jouit d’une chose pour ce qu’elle est, indépendamment du fait qu’on la possède.

Et c’est ce en quoi l’expérience de la beauté est différente de celle du désir. Je crois que toute époque historique a admis qu’il existe des choses agréables à regarder indépendamment du désir qu’on éprouve pour elles. Au moins, ça me paraît être la conclusion à laquelle on peut arriver et à la fin du voyage de ce livre à travers le relativisme absolu de la beauté. »


* Écrivain.

 

 

Publicité

Publié dans 10 - L'art

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article