♎ Steichen Epstein : L’affaire de l’Oiseau de Brancusi et des douanes des USA: est-ce un article ou une œuvre d’art ? [art, technique]

Publié le par Maltern

Steichen  Epstein : L’affaire de l’Oiseau de Brancusi et des douanes des USA: est-ce un article ou une œuvre d’art ? [art, technique]

 

 

 

Comment dire ceci  est de l’Art ?

 

 [En 1927 s’ouvre à New York le procès Brancusi contre États‑Unis. Le tribunal doit décider si la sculpture intitulée Oiseau est un objet manufacturé ou une oeuvre d’art, et peut bénéficier à ce titre des réductions de taxes à l’importation. Selon le Tariff Act, en effet, un objet importé aux États‑Unis est taxé à 40 % de sa valeur s’il est « un objet utilitaire manufacturé » et bénéficie d’une franchise douanière s’il fait partie des « sculptures et statues originales dont il n’existe pas plus de deux répliques ou reproductions ». Les témoins sont interrogés par des avocats et des juges. Le compte rendu a été rédigé à partir des minutes sténogra­phiques du procès, en 1928. Audition du témoin Edward Steichen, importateur de l’article intitulé Oiseau.]

 
 

« Q. ‑ Voulez‑vous décrire à la Cour en détail sur quoi se fonde votre conviction [qu’il s’agit d’une authentique oeuvre d’art] ? [...]

 

R. ‑ [...] Dans le processus de fabrication de cet oiseau, j’ai vu s’accomplir une grande partie du travail.

 

Q. ‑ Vous avez vu cela ?

 

R. ‑ J’ai vu cela au cours du processus de fabrication. En fait, je l’ai vu se faire. La pre­mière ébauche a été taillée dans du marbre. À partir de ce marbre, il a réalisé un moule en plâtre et à partir du moule un bronze a été coulé. Lorsque le bronze est sorti de la fonde­rie, il ne présentait qu’une très vague ressem­blance avec cette chose, et c’est alors qu’avec des limes et des ciseaux M. Brancusi a taillé et travaillé cette pièce de bronze.

 

Q. ‑ Et c’est l’artiste qui a fait cela ?

 

R. ‑ Oui, l’artiste en personne. Ce sont là les étapes par lesquelles est passé cet objet. J’ai vu ce bronze‑ci au cours du processus, alors qu’il n’était qu’à moitié limé et faisait le double de sa taille actuelle.

 

Q. ‑ Il ne s’agit pas d’une copie de quoi que ce soit ?

 

R. ‑ Non.

 

Q. ‑ D’abord limé puis poli ?

 

R. ‑ Oui. II rien existe aucun autre au monde, en bronze, de cette forme et de cette taille.

 

 

 

Q. ‑ Voulez‑vous avoir l’amabilité de par­ler à la Cour de la réputation d’artiste de M. Brancusi ?

 

R. ‑ Constantin Brancusi vit à Paris depuis vingt‑cinq ans et il expose dans toutes sortes de salons d’art en Europe aussi bien qu’en Amérique. [...]

 

Q. ‑ C’est par conséquent un sculpteur reconnu, n’est‑ce pas ?

 

R. ‑ Oui.

 

Q. ‑ Quel métier exercez‑vous ?

 

R. ‑ Je suis artiste et photographe. Depuis pratiquement trente ans.

 

Q. ‑ Sculpteur ?

 

R. ‑ Non, Monsieur le Président, pas sculpteur.

 

Q. ‑ Peintre ?

 

R. ‑ Oui, Monsieur le Président. II y a un de mes tableaux au Metropolitan Museum of Art et un autre au musée de Bordeaux.

 

Q. ‑ Comment appelez‑vous ceci ?

 

R. ‑ J’utilise le même terme que le sculp­teur : « oiseau », bird.

 

Q. ‑ Qu’est‑ce qui vous fait l’appeler « oiseau », ressemble‑t‑il à un oiseau pour vous ?

 

R. ‑ Il ne ressemble pas à un oiseau mais je le ressens comme un oiseau et il est défini par l’artiste comme un oiseau.

 

Q. ‑ Le seul fait qu’il l’ait appelé « oiseau » en fait un oiseau pour vous ?

 

R. ‑ Oui, Votre Honneur.

 

Q. ‑ Si vous l’aperceviez dans la rue, vous ne songeriez pas à l’appeler « oiseau », n’est-­ce pas ?

 

R. ‑ ...

 

Juge Young. ‑ Si vous le voyiez dans une forêt, vous rien prendriez pas une photo n’est‑ce pas ?

 

Témoin. ‑ Non, Votre Honneur.

 

Q. ‑ Répondez à ma question, voulez­-vous ? Si vous l’aviez aperçu n’importe où et que vous n’ayez jamais entendu personne l’appeler « oiseau », vous ne l’auriez pas appelé «oiseau » ?

 

R. ‑ Non, Monsieur le Président.

 

Q. ‑ Voyez‑vous une quelconque fonction utilitaire à cet objet ?

 

R. ‑ Aucune.

 

Q. ‑ Lui voyez‑vous ne serait‑ce qu’un seul usage ou une quelconque finalité ?

 

R. ‑ Non, aucun.

 

Q. ‑ En fait, vous ne concevez pas qu’il puisse ressortir à l’article 399 ?

 

Me Higginbotham. ‑ Objection. Il s’agit d’un point de loi.

 

Me C. J. Lane. ‑ La Cour a demandé au témoin s’il considérait que ceci est un oiseau et je lui demande si l’objet peut servir d’ustensile ménager ou être utilisé dans une cuisine ou un hôpital.

 

Me Higginbotham. ‑ Objection. Le témoin n’est pas qualifié pour répondre à cette ques­tion.

 

Juge Waite. ‑ Je pense qu’il est qualifié en tant qu’artiste pour exprimer une opinion sur le fait de savoir s’il s’agit d’une oeuvre d’art.

 

Q. ‑ Titre mis à part, dites‑nous si ceci est une oeuvre d’art et obéit à un principe esthé­tique sous‑jacent, indépendamment du titre.

 

R. ‑ Oui.

 

Q. ‑ Veuillez expliciter votre réponse je vous prie.

 

R. ‑ D’un point de vue technique, tout d’abord, elle a une forme et une apparence ; c’est un objet en trois dimensions créé par un artiste ; ses proportions sont harmonieuses, ce qui me procure une émotion esthétique, le sentiment d’une grande beauté. Cet objet possède cette qualité. C’est pourquoi je l’ai acheté. M. Brancusi, de mon point de vue, a tenté d’exprimer quelque chose de beau. Cet oiseau me donne la sensation d’un vol rapide. À l’origine, il n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. Pendant vingt ans, l’artiste a travaillé à cette chose, la modifiant, l’épurant, pour arriver à cet état où les lignes et les formes sont l’expression d’un oiseau, les lignes suggérant son essor vers le ciel.

 

Q. ‑ D’après ce que je comprends, il ne faut pas beaucoup d’imagination pour concevoir que ceci est effectivement un oiseau en vol, prenant son essor ou volant dans les airs.

 

R. ‑ Je ne dis pas que c’est un oiseau en vol; je dis qu’il suggère un oiseau dans l’espace.

 

Juge Waite. ‑ Je ne vois pas la nécessité de perdre du temps à prouver que ceci est un oiseau. S’il s’agit d’une oeuvre d’art, d’une sculpture, elle ressortit à cet article. Il n’existe aucune loi à ma connaissance qui stipule qu’un objet doive représenter la forme humaine ou une forme animale particulière ou un objet inanimé, mais seulement qu’il représente une œuvre d’art, une sculpture.

 

[...]

 
Jacob Epstein, sculpteur, interrogé par Me C.J. Lane, Me Higgenbotham et le juge Waite
 

Q. ‑ Où demeurez‑vous, M. Epstein ?

 

R. ‑ À New York.

 

Q. ‑ Quelle est votre profession ?

 

R. ‑ Je suis sculpteur.

 

Q. ‑ Depuis quand exercez‑vous ce métier ?

 

R. ‑ Je suis sculpteur depuis trente ans à New York, Paris et Londres.

 

Q. ‑ M. Epstein, voulez‑vous dire à la Cour où vous êtes exposé, ‑ vos travaux j’entends ?

 

R. ‑ J’ai une de mes sculptures, et je suis fier de le dire, au Metropolitan Museum of Art, dans cette ville. À Londres, à la Tate Gallery qui est en Grande‑Bretagne le musée d’art moderne. J’ai aussi des oeuvres dans les musées de Manchester, de Glasgow, de Dun­dee, et à la National Gallery d’Irlande à Dublin, ainsi qu’au musée d’Aberdeen.

 

Q. ‑ Et vous êtes également présent à Hyde Park ?

 

R. ‑ Oui, une de mes ouvres se trouve à Hyde Park, à Londres.

 

Q. ‑ M. Epstein, connaissez‑vous un dénommé Constantin Brancusi ?

 

R. ‑ Oui, je connais l’ouvre de Constantin Brancusi depuis quinze ans.

 

Q. ‑ Je parlais de l’homme.

 

R. ‑ Je l’ai connu il y a quinze ans. Je l’ai rencontré de loin en loin à Paris et à Londres.

 

Q. ‑ Son oeuvre vous est‑elle familière ?

 

R. ‑ Parfaitement familière.

 

Q. ‑ Constantin Brancusi est‑il un sculp­teur ?

 

R. ‑ À mon avis oui, un oui catégorique.

 

Q. ‑ Est‑ce ainsi qu’on le considère dans le monde de l’art ?

 

R. ‑ C’est ainsi qu’on le considère dans le monde de l’art.

 

Me Higginbotham : Objection au monde de l’art.

 

Juge Young : Limitons‑nous à ce qu’il sait personnellement.

 

Juge Waite : Quelle est sa réputation parmi les artistes, les gens qui sont des artistes, reconnus, comment le considèrent‑ils en tant qu’artiste ?

 

Témoin : Je dirais qu’il est tenu pour un très grand artiste.

 

Q. ‑ Vous avez déclaré que vous exercez le métier de sculpteur depuis trente ans ? Dans quelles écoles avez‑vous fait vos études ?

 

R. ‑ J’ai d’abord été élève ici‑même à l’Art Students League de New York; de là je suis allé à l’École nationale des beaux‑arts à Paris et à l’Académie des beaux‑arts que j’ai fré­quentée pendant six mois. Après quoi, j’ai suivi des cours à la National School pendant environ deux ans.

 

Q. ‑ Avez‑vous obtenu un diplôme ou un certificat de ces écoles ?

 

R. ‑ Je ne crois pas que les écoles délivrent des diplômes.

 

Q. ‑ Je ne vous demande pas ce que vous croyez, mais si vous en avez obtenu un.

 

R. ‑ Je n’ai jamais entendu parler de diplôme. [...]

 

Q. ‑ En vous fondant sur votre formation et l’expérience acquise dans les différentes écoles et académies, considérez‑vous que ceci est une oeuvre d’art ?

 

R. ‑ Oui, très certainement.

 

Q. ‑ Vous déclarez que vous tenez ceci pour une oeuvre d’art, voulez‑vous avoir l’amabilité de nous dire pourquoi ?

 

R. ‑ Eh bien, elle flatte mon sens de la beauté, me procure un sentiment de plaisir, elle est l’œuvre d’un sculpteur, elle a à mes yeux un grand nombre de qualités... mais elle constitue en soi un très bel objet. Pour moi, c’est une oeuvre d’art...

 

Q. ‑ Ainsi, si nous avions une barre en lai­ton, polie à la perfection, incurvée de façon plus ou moins symétrique et harmonieuse, ce serait une oeuvre d’art ?

 

R. ‑ Ce pourrait être une oeuvre d’art.

 

Q. ‑ Qu’elle soit faite par un sculpteur ou par un ouvrier ?

 

R. ‑ Un ouvrier ne peut pas créer la beauté.

 

Q. ‑ Vous voulez dire qu’un ouvrier de premier ordre, muni d’une lime et d’outils à polir, une fois coulée cette pièce à conviction n° 1, serait incapable de la polir et d’arriver au même résultat ?

 

R. ‑ Il pourrait la polir mais il ne pourrait la concevoir. Toute la question est là. Il ne peut concevoir ces lignes particulières qui lui confèrent cette beauté unique. C’est cela la différence entre un ouvrier et un artiste; il ne conçoit pas comme le fait un artiste.

 

Juge Waite. ‑ S’il était capable de créer, il cesserait d’être ouvrier pour devenir artiste ?

 

Témoin. ‑ C’est exact : il deviendrait artiste.

 

[ Brancusi contre États‑Unis, trad. Jocelyne de Pass, éd. Adam Biro,1995, pp.15‑19 et pp. 24‑27.]

 

 

 

 

 

 

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Publié dans 10 - L'art

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