Descartes René 57 vmc (1) : Rationalisme cartésien : Le Discours de la méthode s. [Disc. Ext. Longs 1]
Descartes René 57 (1) : Rationalisme cartésien : Le Discours de la méthode s. [Disc. Ext. Longs 1]
1596-1650 [1637]
Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences.
* L'exigence cartésienne de penser par soi-même.
* Quand l'Ecole et la vie nous laissent incertains... il faut revenir à soi.
* Du Monde au Moi, du Moi à Dieu, de Dieu au Monde
PREMIÈRE PARTIE
Le Bon sens également réparti en tout homme...
La Méthode un exemple proposé et qui a fait ses preuves.
Déceptions face à la culture des livres, désir de penser par soi-même
Aucune connaissance scolaire ne satisfait l'exigence de vérité absolue
Critique de l'ancienne philosophie
DEUXIÈME PARTIE
Un moment déterminant de crise intellectuelle...
L'unité de la science : le paradigme de l'architecte... être seul "auteur" de sa pensée
Comment s'est formée la méthode...
Les quatre règles de la Méthode.
Les maximes à observer pour vivre raisonnablement avant d'avoir fondé une morale rationnelle
QUATRIÈME PARTIE
L'épreuve du doute
Le moment du « cogito »
Nature de l'esprit et distinction des deux substances
L'évidence « actuelle » : critère de vérité et modèle de certitude
Première preuve de l'Existence de Dieu : raison suffisante de l'idée de parfait
Deuxième preuve par la contingence de l'homme qui possède l'idée de parfait
Troisième preuve : l'argument ontologique. L'idée de parfait contient l'existence
Remarques : connaître par les sens ou par l'entendement
Dieu : garant ultime de la vérité des idées claires et distinctes
Que le monde extérieur est connaissable : le problème de l'erreur
CINQUIEME PARTIE
Eloge de la science appliquée et de la technique face au savoir spéculatif
PREMIÈRE PARTIE
[Le Bon sens également réparti en tout homme...]
«|[1]|| Le bon sens[2] est la chose du monde la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont.[3] En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la rais[1]on, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien.[4] Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement, peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent.
Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit[5] fut en rien plus parfait que ceux du commun; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte ou l'imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample, ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci, qui servent à la perfection de l'esprit : car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes, et nous distingue des bêtes,[6] je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents[7] et non point entre les formes, ou natures des individus d'une même espèce.
[La Méthode un exemple proposé et qui a fait ses preuves.]
Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur[8] de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins, qui m'ont conduit à des considérations et des maximes, dont j'ai formé une méthode, par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connaissance, et de l'élever peu à peu au plus haut point, auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre.
Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits,[9] qu'encore qu'aux jugements[10] que je fais de moi-même, je tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance, plutôt que vers celui de la présomption; et que, regardant d'un œil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la recherche de la vérité et de concevoir de telles espérances pour l'avenir que si, entre les occupations des hommes purement hommes, il y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante, j'ose croire que c'est celle que ai choisie.
Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n'est peut-être qu'un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects, lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir, en ce discours, quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume de me servir.
Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura raison de ne pas suivre,[11] j'espère qu'il sera utile à quelques-uns, sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise.
[Déceptions face à la culture des livres, désir de penser par soi-même]
J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance,[12] et pour ce qu'on me persuadait que, par leur moyen, on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre, Mais, sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. Et néanmoins, j'étais en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je pensais qu'il devait y avoir de savants hommes, s'il y en avait en aucun endroit de la terre.[13]
J'y avais appris tout ce que les autres y apprenaient; et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres, traitant de celles qu'on estime les plus curieuses[14] et les plus rares qui avaient pu tomber entre mes mains. Avec cela, je savais les jugements que les autres faisaient de moi; et je ne voyais point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques-uns, qu'on destinait à remplir les places de nos maîtres.[15] Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant, et aussi fertile en bons esprits, qu'ait été aucun des précédents. Ce qui me faisait prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait auparavant fait espérer.
[Aucune connaissance scolaire ne satisfait l'exigence de vérité absolue]
|[16]||Je ne laissais pas toutefois d'estimer les exercices, auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savais que les langues qu'on y apprend, sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables des histoires le révèlent,[17] et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée,[18]en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées; que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables, que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes; que les mathématiques ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir, tant à contenter les curieux, qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles; que la théologie[19] enseigne à gagner le ciel; que la philosophie[20] donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent; et enfin, qu'il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses afin de connaître leur juste valeur, et se garder d'en être trompé.[...]
[Critique de l'ancienne philosophie]
Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avais point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer[21] mieux que les autres; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions, touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable.[22]
[Recours au " grand livre du monde ", aux gens d'expérience, relativisme et déception. Le retour sur soi.]
Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeais qu'on ne pouvait avoir rien bâti, qui fût solide, sur des fondements si peu fermes. Et ni l'honneur, ni le gain qu'elles promettent, n'étaient suffisants pour me convier à les apprendre; car je ne me sentais point, grâces à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science, pour le soulagement de ma fortune; et quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisais néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérais point pouvoir acquérir qu'à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître assez ce qu'elles valaient, pour n'être plus sujet à être trompé, ni par les promesses d'un alchimiste ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.
C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres. Et me résolvant de ne chercher plus d'autres sciences que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient, que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité, dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après, s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tacher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.
Il est vrai que, pendant que je ne faisais que considérer les mœurs des autres hommes, je n'y trouvais guère de quoi m'assurer, et que j'y remarquais quasi autant de diversité que j'avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en retirais, était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, j'apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple et par la coutume et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d'erreurs, qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais après que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde et à tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d'étudier aussi en moi-même, et d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre. Ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse éloigné, ni de mon pays, ni de mes livres.
[Un moment déterminant de crise intellectuelle...]
J'étais alors en Allemagne, où l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appelé; et comme je retournais du couronnement de l'Empereur[23] vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle,[24] où j'avais tout loisir de m'entretenir de mes pensées.
[L'unité de la science : le paradigme de l'architecte... être seul "auteur" de sa pensée]
|[25]||Entre lesquelles, l'une des premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et fait de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillés. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés, ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés, que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins.
Ainsi ces anciennes cités, qui n'ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues, par succession de temps, de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées[26], au prix de ces places[27] régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en ceux des autres; toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune, que la volonté de quelques hommes usant de raison, qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu'il y a eu néanmoins de tout temps quelques officiers[28] qui ont eu charge de prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir à l'ornement public, on connaîtra bien qu'il est malaisé, en ne travaillant que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses fort accomplies.
[...] Et ainsi je pensai que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que probables [29]et qui n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité, que de simples raisonnements, que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent.
|[30]|| Et ainsi encore je pensai que, pour ce que nous avons tous été enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs, ni si solides qu'ils auraient été, si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que par elle.
[...] [Pour] toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d'entreprendre, une bonne fois, de les en ôter, afin d'y en remettre par après, ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que, par ce moyen, je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les principes que je m'étais laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s'ils étaient vrais.
[...] Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à reformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas pour cela, que je veuille conseiller à personne de l'imiter. [...]La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance, n'est pas un exemple que chacun doive suivre[31] et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement. A savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées : d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie. Puis de ceux qui, ayant assez de raison, ou de modestie, pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux, que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-mêmes de meilleures.
[Comment s'est formée la méthode...]
Et, pour moi, j'aurais été sans doute du nombre de ces derniers, si je n'avais jamais eu qu'un seul maître, ou que je n'eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes. [...]
[Les quatre règles de la Méthode.]
|[32]||J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et entre les mathématiques, à l'analyse des géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein. [...] Ce qui fut la cause que je pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé, lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précédent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s'entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut, pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées, auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre.
[...] Mais ce qui me contentait le plus de cette méthode, était que, par elle, j'étais assuré d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins le mieux qui fût en mon pouvoir[33] outre que je sentais en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait[34] peu à peu à concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets, et que, ne l'ayant point assujettie à aucune matière particulière, je me promettais de l'appliquer aussi utilement aux difficultés des autres sciences que j'avais fait à celles de l'algèbre.[35] Non que, pour cela, j'osasse entreprendre d'abord d'examiner toutes celles qui se présenteraient; car cela même eût été contraire à l'ordre qu'elle prescrit.
Mais, ayant pris garde que leurs principes devaient tous être empruntés de la philosophes en laquelle je n'en trouvais point encore de certains, je pensai qu'il fallait, avant tout, que je tâchasse d'y en établir; et que cela étant la chose du monde la plus importante, et où la précipitation et la prévention[36] étaient le plus à craindre, je ne devais point entreprendre d'en venir à bout, que je n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans,[37] que j'avais alors; et que je n'eusse, auparavant, employé beaucoup de temps à m'y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises opinions que j'y avais reçues avant ce temps-là, qu'en faisant amas de plusieurs expériences, pour être après la matière de mes raisonnements, et en m'exerçant toujours en la méthode que je m'étais prescrite, afin de m'y affermir de plus en plus.
|[1]|| Le Sujet - Une raison égale en tout homme.
[2] Bon sens synonyme de raison ou lumière naturelle.
[3] Certains se plaignent de leur mémoire, de leur manque d'inventivité, mais personne de n'être pas apte à " bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux. "
[4] Les dons de l'esprit, seconds par rapport à une méthode qui guide la raison. La Méthode diminue donc l'inégalité des esprits.
[5] Esprit se distingue de la raison car il comprend mémoire, imagination, et toutes les facultés qui concourent à l'exercice de la pensée. Inégalité des esprits, égalité des raisons.
[6] Définition classique de l'homme : " animal raisonnable ". Genre " animal ", espèce (différence spécifique) " doué de raison. "
[7] L' " accident " (caractère accidentel) c'est ce qui peut être ou non dans le sujet sans en modifier sa nature. Chauve est un caractère accidentel de l'homme, car je demeure homme, chauve ou non.
[8] " de bonheur... "
[9] Quand le Discours paraît en 1637, il a déjà constitué sa physique Le Traité du monde et sa première rédaction des Méditations 1641.
[10] " dans les jugements que... "
[11] Notamment l'usage du doute méthodique qui peut être dangereux à beaucoup d'esprits.
[12] Ici s'achève le préambule et commence ce que Descartes a nommé l'Histoire de son esprit.
[13] Le Collège de Jésuites de La Flèche, un des meilleurs d' Europe.
[14] Sciences curieuses à l'époque : sciences occultes : astrologie, chiromancie, magie etc.
[15] Les grands élèves, novices, qui servaient de moniteurs aux jeunes élèves.
|[16]|| La Vérité - Recherche du certain et refus du probable
[17] " L'élèvent " en suggérant de grands actions.
[18] " Préméditée " et choisie contrairement aux conversations de hasard.
[19] Connaissance des vérités révélées, les dogmes qu'il faut croire pour mériter son salut.
[20] Il s'agit de la philosophie scolastique qui consiste essentiellement dans la doctrine d'Aristote.
[21] " Réussir... "
[22] la scolastique distinguait le vrai nécessairement (mathématique pure, métaphysique), le probable qui règne en physique et doit tenir compte de la matière, et le faux. En réduisant la matière à l'étendue géométrique, Descartes constitue la physique mathématique, et élimine le probable. Il n'y a donc plus d'intermédiaire entre le vrai et le faux.
[23] Ferdinand II de Habsbourg, dont l'élection a déclenché la guerre de trente ans.
[24] Chambre chauffée avec un poêle.
|[25]|| Théorie et expérience - La connaissance doit être systématique et simple : paradigme de l'architecte.
[26] Mal tirées au « compas »
[27] Places fortes
[28] Fonctionnaires ayant pour « office » de vérifier que les constructions ne défigurent pas la ville.
[29] La pensée scolastique distingue entre le faux ; le probable ( vraisemblable ) comme la physique, et le nécessaire comme les mathématiques.
|[30]|| Vérité - Notre raison est à réformer : nous avons été enfants avant que d'être hommes.
[31] L'expérience du doute est-elle bonne pour tous ?
|[32]|| Vérité - procède d'une recherche méthodique : les quatre règles de la méthode cartésienne
[33] Le Bonheur - satisfaire les désirs raisonnables, être certain que les désirs non satisfaits ne peuvent être réalisés car ils excèdent le pouvoir de la raison.
[34] La philosophie comme "exercice" du jugement et non comme matière que l'on apprend.
[35] La méthode est ici universelle : applicable à tous les objets de science. Espoir et conviction qui seront discutés par la suite.
[36] Prévention : persistance de jugements irréfléchis acquis au cours de l'enfance et s'imposant à nous comme des vérités démontrées.
[37] Descartes est né le 31 mars 1586. Il a 24 ans lors de ses méditations dans le « poêle » d'Allemagne.