Descartes René 57 vmc (2) : Rationalisme cartésien : Le Discours de la méthode[Disc. Ext. Longs 2]
Descartes René 57 (2) : Rationalisme cartésien : Le Discours de la méthode s. [Disc. Ext. Longs 2]
1596-1650 [1637]
Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences.
PREMIÈRE PARTIE
Le Bon sens également réparti en tout homme...
La Méthode un exemple proposé et qui a fait ses preuves.
Déceptions face à la culture des livres, désir de penser par soi-même
Aucune connaissance scolaire ne satisfait l'exigence de vérité absolue
Critique de l'ancienne philosophie
Recours au " grand livre du monde ", aux gens d'expérience. Relativisme et déception. Le retour sur soi.
DEUXIÈME PARTIE
Un moment déterminant de crise intellectuelle...
L'unité de la science : le paradigme de l'architecte... être seul "auteur" de sa pensée
Comment s'est formée la méthode...
Les quatre règles de la Méthode.
Les maximes à observer pour vivre raisonnablement avant d'avoir fondé une morale rationnelle
Nature de l'esprit et distinction des deux substances
L'évidence « actuelle » : critère de vérité et modèle de certitude
Première preuve de l'Existence de Dieu : raison suffisante de l'idée de parfait
Deuxième preuve par la contingence de l'homme qui possède l'idée de parfait
Troisième preuve : l'argument ontologique. L'idée de parfait contient l'existence
Remarques : connaître par les sens ou par l'entendement
Dieu : garant ultime de la vérité des idées claires et distinctes
Que le monde extérieur est connaissable : le problème de l'erreur
CINQUIEME PARTIE
Eloge de la science appliquée et de la technique face au savoir spéculatif
[Les maximes à observer pour vivre raisonnablement avant d'avoir fondé une morale rationnelle]
|[1]|| Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre; et que, pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. Et particulièrement je mettais entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux ou des contrats qui obligent à y persévérer mais à cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées : imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.
Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses; et ils disposaient d'elles si absolument qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.[...]
QUATRIÈME PARTIE
|[2]|| Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler.
J'avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus [3], mais, parce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes[4], jugeant que j'étais sujet à faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes.
Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
[Nature de l'esprit et distinction des deux substances]
Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n ‘étais point ; et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais ; au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été : je connus de là que j'étais une substance [5] dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d'aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est ;
[L'évidence « actuelle » : critère de vérité et modèle de certitude]
Après cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vrai et certaine ; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci : je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être, je jugeai que je pouvais prendre, pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies ; mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.
[Première preuve de l'Existence de Dieu : raison suffisante de l'idée de parfait]
|[6]||En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que, par conséquent, mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m'avisai de chercher d'où j'avais appris à penser à quelque chose de plus parfait que je n'étais[7] ; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j'avais de plusieurs autres choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres, je n'étais point tant en peine de savoir d'où elles venaient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures à moi, je pouvais croire que, si elles étaient vraies, c'étaient des dépendances de ma nature, en tant qu'elle avait quelque perfection ; et si elles ne l'étaient pas, que je les tenais du néant, c'est-à-dire qu'elles étaient en moi, parce que j'avais du défaut.[8]
Mais ce ne pouvait être le même de l'idée d'un être plus parfait que le mien : car, de la tenir du néant, c'était chose manifestement impossible ; et parce qu'il n'y a pas moins de répugnance[9] que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien procède quelque chose, je ne la pouvais tenir non plus de moi-même.[10] De façon qu'il restait qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n'étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je pouvais avoir quelque idée, c'est-à-dire, pour m'expliquer en un mot, qui fût Dieu.[11]
[Deuxième preuve par la contingence de l'homme qui possède l'idée de parfait]
A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques perfections que je n'avais point, je n'étais pas le seul être qui existât (j'userai, s'il vous plaît, ici librement des mots de l'Ecole [12]), mais qu'il fallait, de nécessité, qu'il y en eût quelque autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout ce que j'avais. Car, si j'eusse été seul et indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse eu, de moi-même, tout ce peu que je participais de l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais remarquer être en Dieu.[13] Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour connaître la nature de Dieu, autant que la mienne en était capable, je n'avais qu'à considérer de toutes les choses dont je trouvais en moi quelque idée, si c'était perfection, ou non, de les posséder, et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient.[14][15] Comme je voyais que le doute, l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n'y pouvaient être, vu que j'eusse été moi-même bien aise d'en être exempt. Puis, outre cela, j'avais des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles : car, quoique je supposasse que je rêvais, et que tout ce que je voyais ou imaginais était faux, je ne pouvais nier toutefois que les idées n'en fussent véritablement en ma pensée ; mais parce que j'avais déjà connu en moi très clairement que la nature intelligente est distincte de la corporelle, considérant que toute composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeais de là, que ce ne pouvait être une perfection en Dieu d'être composé de ces deux natures, et que, par conséquent, il ne l'était pas, mais que, s'il y avait quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences, ou autres natures, qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devait dépendre de sa puissance, en telle sorte qu'elles ne pouvaient subsister sans lui un seul moment.
[Troisième preuve : l'argument ontologique. L'idée de parfait contient l'existence]
Je voulus chercher, après cela,[16] d'autres vérités, et m'étant proposé l'objet des géomètres, que je concevais comme un corps continu, ou un espace indéfiniment étendu[17] en longueur, largeur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient avoir diverses figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques-unes de leurs plus simples démonstrations. Et ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avait rien du tout en elles qui m'assurât de l'existence de leur objet.[18] Car, par exemple, je voyais bien que, supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux à deux droits ; mais je ne voyais rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde aucun triangle. Au lieu que, revenant à examiner l'idée que j'avais d'un Etre parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en celles d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet Etre partait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être.
[Remarques : connaître par les sens ou par l'entendement]
Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de la difficulté à le connaître, et même aussi à connaître ce que c'est que leur âme, c'est quels n'élèvent jamais leur esprit au-delà des choses sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés à ne rien considérer qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les choses matérielles, que tout ce qui n'est pas imaginable leur semble n'être pas intelligible.[19] Ce qui est assez manifeste de ce que même les philosophes tiennent pour maxime, dans les écoles, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement été dans le sens, où toutefois il est certain que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été.[20] Et il me semble que ceux qui veulent user de leur imagination, pour les comprendre, font tout de même que si, pour ouïr les sons, ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux : sinon qu'il y a encore cette différence, que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la vérité de ses objets, que font ceux de l'odorat ou de l'ouïe ; au lieu que ni notre imagination ni nos sens ne nous sauraient jamais assurer d'aucune chose, si notre entendement n'y intervient [21].
[Dieu : garant ultime de la vérité des idées claires et distinctes]
Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur âme, par les raisons que j'ai apportées, je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses, dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines. Car, encore qu'on ait une assurance morale de ces choses,[22] qui est telle, qu'il semble qu'à moins que d'être extravagant, on n'en peut douter, toutefois aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une certitude métaphysique,[23] on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet, pour n'en être pas entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on peut, en même façon, s'imaginer, étant endormi, qu'on a un autre corps, et qu'on voit d'autres astres, et une autre terre, sans qu'il en soit rien. Car d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses ?[24] Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira, je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison qui soit suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne présupposent l'existence de Dieu.
Car, premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour une règle, à savoir que les choses que nous concevons très clairement et très distinctement sont toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui. D'où il suit que nos idées ou notions, étant des choses réelles, et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que, si nous en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté,[25] ce ne peut être que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à cause qu'en cela elles participent du néant, c'est-à-dire, qu'elles ne sont en nous ainsi confuses, qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits.[26] Et il est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance[27] que la fausseté ou l'imperfection procède de Dieu, en tant que telle, qu'il y en a que la vérité ou la perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait et infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous n'aurions aucune raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection d'être vraies.[28]
[Que le monde extérieur est connaissable : le problème de l'erreur : juger au-delà des évidences de raison. Imaginations et sensations ne sont qu'intuitions sensibles]
|[29]|| Or, après que la connaissance de Dieu et de l'âme nous a ainsi rendus certains de cette règle, il est bien aisé à connaître que les rêveries que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous faire douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car, s'il arrivait, même en dormant, qu'on eût quelque idée fort distincte, comme, par exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, son sommeil ne l'empêcherait pas d'être vraie. Et pour l'erreur la plus ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent divers objets en même façon que font nos sens extérieurs, n'importe pas[30] qu'elle nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées, à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent, sans que nous dormions :[31] comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou autres corps fort éloignés nous paraissent beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison.
Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non point de notre imagination ni de nos sens. Comme, encore que nous voyons le soleil très clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que nous le voyons ; et nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure, pour cela, qu'il y ait au monde une chimère : car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable. Mais elle nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité ; car il ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout véritable, les eût mises en nous sans cela.[32] Et parce que nos raisonnements ne sont jamais si évidents ni si entiers [33]pendant le sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos pensées ne pouvant être toutes vraies, à cause que nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont de vérité doit plutôt se rencontrer en celles que nous avons étant éveillés, plutôt qu'en nos songes.
[Descartes, Discours de la méthode, 1637]
|[1]|| Raison et le Réel, la Morale - Trois maximes pour se conduire raisonnablement en attendant d'avoir fondé la morale.(on peut opposer le raisonnable au rationnel, la pratique et l'action à la théorie et la science)
|[2]|| Vérité comme évidence rationnelle - critère de la vérité
[3] Renvoi à la première maxime de la morale provisoire.
[4] Raisonnements faux.
[5] Vocabulaire scolastique repris par Descartes : nous avons des pensées différentes mais leur point commun : " elles sont de la pensée " et pas de la " matière ".
|[6]|| la Démonstration, la Religion - Prouver que Dieu existe
[7] Pour Descartes, la perfection existe avant l'imperfection. Si moi, être doutant, donc imparfait possède l'idée de perfection... c'est qu'il existe un être plus parfait que moi, et qu'il faut que je le recherche.
[8] Ciel, terre etc. (la réalité extérieure) ne me sont pas supérieurs : ce sont des substances " étendues " (matérielles, des corps) ayant figure, position et certains mouvements. Etant moi-même une substance j'ai en moi de quoi former l'idée de simples modes d'une substance autre que moi, c'est-à-dire des choses extérieures. De tout ce qui est matière je peux me faire une idée claire et distincte en réduisant à l'idée d'étendue qui est une idée innée. A supposer que la réalité extérieure n'existe pas en soi, qu'elle soit illusoire, je pourrais supposer qu'elle est un produit de mon " être imparfait ". Tout ceci pour montrer qu'on ne peut raisonner de même sur l'idée d'un " être parfait "
[9] " ;.. parce qu'il n'est pas moins contradictoire... "
[10] Tout ce qui est a une cause, il y a plus d'être dans la cause que dans l'effet : donc " l'idée de parfait " en moi (effet) présuppose l'existence d'un " être parfait " (qui en soit la cause.)
[11] Le doute méthodique s'applique à tous les jugements d'existence mais laisse intacts les principes de contradiction et de causalité. Descartes peut donc prouver l'existence de Dieu à partir de ses effets (idée d'être parfait renvoyant à sa cause)
[12] C'est-à-dire de quelques expressions scolastiques qui ne sont pas familières dans la langue vulgaire du 17ème comme " " avoir de soi " " participer de " etc.
[13] Depuis " A quoi j'ajoutai... " tout ce passage n'est qu'un deuxième exposé de la première preuve de l'existence de Dieu. Nous désirons la perfection (infini, éternel, etc.) dont nous avons une idée claire et distincte. Or nous ne la possédons pas. C'est donc la preuve que nous ne sommes pas auteurs de notre nature (sans quoi on se serait attribué les perfections) mais que nous dépendons d'une cause parfaite.
[14] En examinant mes manques (imperfections) à la lumière de l'idée de parfait prise comme critère, on en vient à pouvoir décrire la nature de Dieu, ses attributs.
[15] La matière et l'Esprit - Ce qui est " composé " de deux substances, comme moi, âme/corps ; pensée/matière est dépendant donc imparfait. (En effet dans un composé, les parties dépendent du tout et le tout des parties.) Donc il est acquis que Dieu n'est pas un être " composé " puisqu'il est " parfait ". D'autre part s'il existe des corps (la nature extérieure toujours mise en doute) des esprits (les anges) ou d'autres natures (composées des deux substances comme l'homme) et qui ne sont pas absolument parfaites c'est qu'elles dépendent de sa puissance à tout moment. Une création incessante : on appelle cette théorie la " création continuée ".
[16] Ce qui jusqu'ici est prouvé : l'existence de la pensée, sa distinction réelle d'avec le corps, l'existence de Dieu, vérités obtenues par la simple exploration de la pensée. Descartes continue l'exploration en choisissant l'idée de l'étendue géométrique.
[17] Infini car on ne peut imaginer un espace limité...que par un autre espace.
[18] Que les raisonnements portant sur les idées mathématiques soient nécessaires est une chose, mais cela ne prouve pas que les " objets " mathématiques " existent " dans le monde. Ce n'est pas la cas de l'idée de Dieu dont je ne puis concevoir clairement l'idée sans y inclure l'existence, car la non-existence est une imperfection. Depuis Kant, on appelle cet argument " l'argument ontologique. "
[19] Critique de la pensée qui ne veut s'appuyer que sur le " sensible " et " l'image ". Elle est incapable de distinguer clairement âme / corps car l'âme ou la substance pensée (prise indépendamment d'un contenu, d'une pensée de...) ne peut être " imaginée ". N'est imaginable que la matière. Fâcheuse habitude qui empêche de concevoir la nécessité de l'existence de Dieu, car elle nous fait raisonner comme sur un objet matériel de l'expérience dont aucun n'existe " nécessairement ". Cette habitude empêche de saisir que l'idée de Dieu est le cas unique d'un être dont l'existence est nécessairement incluse dans l'essence. Il faut distinguer imaginer et concevoir.
[20] Critique de Saint Thomas et de l'adage scolastique : " Nihil est in intellectu, quod non prius fuerit in sensu. " Rien dans l'esprit qui ne fut d'abord dans la sensation.
[21] Penser par image, c'est prétendre " voir " odeurs ou sons ! Erreur d'assigner à un sens l'objet d'un autre. Vouloir " imaginer " l'âme, (substance pensé) ou Dieu c'est assigner à un sens ce qui ne peut être l'objet que de l'entendement, faculté de concevoir clairement et distinctement et non d'imaginer. De plus sens et imagination ne garantissent l'existence que de ce que l'entendement conçoit distinctement dans les objets. Ainsi dans les corps matériels je ne conçois distinctement que leur étendue. (Voire Morceau de cire)
[22] C'est à dire pour les besoins de la vie pratique.
[23] Qui ne laisse place à aucun doute.
[24] " fortes et nettes "
[25] Le problème est le suivant : si Dieu est parfait et que tout ce qui est en nous vient de lui, alors comment expliquer l'erreur (imperfection) chez une créature divine ?
[26] La vérité et l'erreur : Ce sera l'objet de la IVème Méditation d'établir que l'erreur commise par l'homme est imputable à l'homme seul. 1/ L'erreur étant un mal, n'est que du non être et ne saurait avoir Dieu pour Cause. 2/l'imperfection de l'homme et les erreurs qui en résultent ne sont pas imputable à Dieu, en effet l'homme est aussi parfait que peut l'être une " créature " finie, et il pourrait éviter toutes les erreurs en suivant les règles de la méthode, et en ne jugeant que sur des idées claires et distinctes. Dans l'acte de juger, la volonté est libre de suspendre son jugement si les idées qui se présentent sont obscures et confuses : c'est ce que l'on appelle la " liberté d'indifférence. "
[27] " de contradiction... "
[28] Le sommeil n'est pas " en soi " un état d'erreur mais un état où les conditions physiologiques affaiblissent l'exercice de la pensée à l'état de veille.
|[29]|| L'erreur : juger sans d'après les sensations et l'imagination sans respecter la règle de l'évidence.
[30] " il n'importe pas... "
[31] Les illusions de l'état de veille (jugements précipités) sont comme les " songes " des erreurs de jugement de la connaissance " sensible ".
[32] Dieu nous a donné des sens pour nous avertir des qualités utiles ou nuisibles que présentent les objets à l'égard de notre corps. C'est nous qui transformons les sens en sources d'erreurs en nous en servant comme s'ils nous avaient été donnés pour connaître la " nature propre " des corps. Un usage dévoyé.
[33] " Complets "