Platon [6] La légende de l’anneau de Gygès le Lydien

Publié le par Maltern


Platon Sommes-nous justes par impuissance d’être injuste ? La légende de l’anneau de Gygès le Lydien
  

« Glaucon - Maintenant, que ceux qui pratiquent [la justice] agissent par impuissance de commettre l’injustice, c’est ce que nous sentirons particulièrement bien si nous fai­sons la supposition suivante. Donnons licence au juste et à l’injuste de faire ce qu’ils veulent ; suivons‑les et regar­dons où, l’un et l’autre, les mène le désir. Nous prendrons le juste en flagrant délit de poursuivre le même but que l’injuste, poussé par le besoin de l’emporter sur les autres : c’est ce que recherche toute nature comme un bien, mais que, par loi et par force, on ramène au respect de l’égalité.

 

La licence dont je parle serait surtout signi­ficative s’ils recevaient le pouvoir qu’eut jadis, dit‑on, l’ancêtre de Gygès le Lydien. Cet homme était berger au service du roi qui gouvernait alors la Lydie. Un jour, au cours d’un violent orage accompagné d’un séisme, le sol se fendit et il se forma une ouverture béante près de l’endroit où il faisait paître son troupeau. Plein d’éton­nement, il y descendit, et, entre autres merveilles que la fable énumère, il vit un cheval d’airain creux, percé de petites portes ; s’étant penché vers l’intérieur, il y aperçut un cadavre de taille plus grande, semblait‑il, que celle d’un homme, et qui avait à la main un anneau d’or, dont il s’empara ; puis il partit sans prendre autre chose.

 

Or, à l’assemblée habituelle des bergers qui se tenait chaque mois pour informer le roi de l’état de ses troupeaux, il se rendit portant au doigt cet anneau. Ayant pris place au milieu des autres, il tourna par hasard le chaton de la bague vers l’intérieur de sa main ; aussitôt il devint invi­sible à ses voisins, qui parlèrent de lui comme s’il était parti. Étonné, il mania de nouveau la bague en tâtonnant, tourna le chaton en dehors et, ce faisant, redevint visible... S’étant rendu compte de cela, il répéta l’expé­rience pour voir si l’anneau avait bien ce pouvoir ; le même prodige se reproduisit : en tournant le chaton en dedans il devenait invisible, en dehors visible.

 

Dès qu’il fut sûr de son fait, il fit en sorte d’être au nombre des messagers qui se rendaient auprès du roi. Arrivé au palais, il séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et obtint ainsi le pouvoir. Si donc il existait deux anneaux de cette sorte, et que le juste reçût l’un, l’injuste l’autre, aucun, pense‑t‑on, ne serait de nature assez adamantine pour persévérer dans la justice et pour avoir le courage de ne pas toucher au bien d’autrui, alors qu’il pourrait prendre sans crainte ce qu’il voudrait sur l’agora, s’introduire dans les maisons pour s’unir à qui lui plairait, tuer les uns, briser les fers des autres et faire tout à son gré, devenu l’égal d’un dieu parmi les hommes.

 

En agissant ainsi, rien ne le distinguerait du méchant : ils tendraient tous les deux vers le même but. Et l’on citerait cela comme une grande preuve que per­sonne n’est juste volontairement, mais par contrainte, la justice n’étant pas un bien individuel, puisque celui qui se croit capable de commettre l’injustice la commet. Tout homme, en effet, pense que l’injustice est indivi­duellement plus profitable que la justice, et le pense avec raison d’après le partisan de cette doctrine. Car si quel­qu’un recevait cette licence dont j’ai parlé, et ne consen­tait jamais à commettre l’injustice, ni à toucher au bien d’autrui, il paraîtrait le plus malheureux des hommes, et le plus insensé, à ceux qui auraient connaissance de sa conduite ; se trouvant mutuellement en présence ils le loueraient, mais pour se tromper les uns les autres, et à cause de leur crainte d’être eux-mêmes victimes de l’injustice. »

 
 
 
[Platon République, II, 359b‑360c, trad. R. Baccou, GF‑Flammarion, 1966, p. 109‑110.]
 
 
 

C’est Glaucon, le frère de Platon qui parle. Ce n’est pas sa position qu’il défend mais celle de Thrasymaque. Il énonce un lieu commun : l’homme est injuste de nature. Gygès le pâtre, est un homme ordinaire, honnête, fidèle serviteur de son  maître le roi de Lydie. Or une occasion, un événe­ment accidentel, la découverte d’un anneau merveilleux qui le rend invisible, va lui faire commettre des crimes odieux pour conquérir le pouvoir, devenir roi. Quelle est la vraie nature de Gygès, est-il juste ou injuste ?

 
 
 

La question : pouvons-nous répondre de nous, savoir qui nous sommes, si l’occasion et le pouvoir ou une puissance acquise nous change ? Si se maîtriser c’est  bien user de nos pouvoirs, et savoir se contrôler, alors notre devoir premier c’est de nous connaître nous-même. C’est ainsi que je pourrai ne rien me permettre dont je ne puisse prévoir les conséquences : le devoir de se connaître soi. Connaître ses les limites pour pouvoir se limiter.

 
 
 

Glaucon  prend à la lettre la légende de l’anneau, et en fait une expérience de pensée. Sa conclusion : nul ne serait juste et respectueux des droits de l’autre s’il était, invisible. Invisible veut dire non surveillé.

 

L’injustice serait pratiquée par tous, et serait considérée comme un bien (comme « normale ») si n’étant pas vu on n’est pas pris ! On voit l’enjeu : l’opportunisme triomphant, et la course à la surveillance et la sécurité dans les sociétés qui font de la recherche du plaisir et de l’individualisme des valeurs dominantes.

 
 
 

Du coup faire l’éloge de la justice et respecter la loi ne serait qu’un masque porté par les faibles qui craignent d’être victimes… Simple convention, langage convenu, langue de bois dirait-on. Ceux qui conquièrent du pouvoir tombent le masque… Face à cette nature mauvaise, la justice conçue comme une exigence commune, partagée, et naturelle, n’est  qu’un leurre, un simple moyen provisoire que je trahis dès que j’en ai le pouvoir.

 
 
 
 
 

Le Thrasymaque de la République comme le Cal­liclès du Gorgias  défend la même thèse contre Socrate. Il méprise la loi : c’est une simple « convention » prétendant fonder la justice et qui  plus est s’oppose à la réalité de la nature. On devrait préciser de l’idée ou de l’image qu’il en a. La thèse est cynique. Justice et morale, ne sont que des apparences convenues par crainte du jugement, de la pression sociale, de la mauvaise réputation. Le soi-disant juste a les même désirs que l’homme injuste : pouvoir, ri­chesse, plaisirs. L’ancêtre de Gygès n’hésite pas à séduire la reine et assassiner le roi. La justice est dénoncée comme une hypocrisie, une apparence d’exigence morale intérieure. On peut faire un parallèle avec le Don Juan et Le Misanthrope de Molière, ou Rousseau dénonçant le paraître comme outil de domination sociale. dans une so­ciété fondée sur le paraître.

 
 
 
 
 
 

* Cette dualité visible‑invisible mène à la duplicité immorale. Voir la dis­tinction amour‑propre/ amour de soi : rousseau Discours sur l’inéga­lité, note XV  

 
 
 

* distinction entre le dire / le faire « Sitôt que je fus en état d’observer les hommes, je les regardais faire, et je les écoutais parler ; puis voyant que leurs actions ne res­semblaient point à leurs dis­cours, je cherchai la raison de cette dissemblance, et je trou­vai qu’être et paraître étant pour eux deux choses aussi dif­férentes qu’agir et parler, cette deuxième différence était la cause de l’autre, et avait elle-même une cause qui me restait à chercher » (Rousseau, Lettre à Christophe de Beaumont).

 
 
 

* Sans doute un point de départ de la distinction essentielle de Kant entre Légalité/ Moralité : Légalité : conformité extérieure des actes au devoir / Moralité : action faite par pur respect du devoir.

 

En effet, « il est absolument impossible d’établir par expérience avec une entière certitude un seul cas où la maxime d’une action d’ailleurs conforme au devoir ait uniquement reposé sur des principes moraux et sur la re­présentation du devoir », car « nous ne pouvons jamais, même par l’examen le plus ri­goureux, pénétrer entièrement jusqu’aux mobiles secrets » Observées de l’extérieur, « la plupart de nos actions sont conformes au devoir ». Mais si l’on s’attache aux « principes intérieurs des actions, que l’on ne voit pas [...], on doute que quelque véritable vertu se ren­contre réellement dans le monde », parce que « mainte action peut être réalisée confor­mément à ce que le devoir or­donne sans qu’il cesse pour cela d’être encore douteux qu’elle soit réalisée proprement par devoir ». Cf Kant [77] Impératif catégorique et morale du devoir.

 
 
 

* Pour Kant, si on pense que les concepts du devoir « doivent être tirés unique­ment de l’expérience », c’est al­ler dans le sens des sceptiques en morale. Comme pour Pla­ton, et le Socrate qui réplique à Thrasymaque c’est précisément parce qu’il n’existe pas de moralité, parce que les hommes du temps sont in­justes et les ré­gimes politiques corrom­pus, qu’il faut sortir de 1’expérience et du concret pour penser des critères idéaux de la justice ou du Juste. La morale n’est pas un fait, tel ou tel acte concret, mais un devoir‑être, un idéal. Et c’est seulement une fois que l’on connaît cet idéal qu’on peut l’utiliser pour juger, distin­guer le juste et l’injuste dans le champ des faits, de l’expérience. La morale comme devoir‑être, idéal, qui règle l’action n’a que faire de l’expérience, à moins de mettre en doute la perfectibilité de l’homme et donc la pertinence du devoir-être, de la valeur, face au faits.

 
 
 


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Publié dans 24 - Justice et Droit

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