♎ La Fontaine : Le loup et l'agneau. Mise en dialogue avec des philosophes sur le problème de la force et du droit

Publié le par Maltern

Jean de la Fontaine (1621-1695)

 

 

 

Le Loup et L’agneau 1668

 

 

 

La raison du plus fort est toujours la meilleure ;

 

Nous l’allons montrer tout à l’heure

 
 

 
Un agneau se désaltérait

 

Dans le courant d’une onde pure.

 

Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

 

Et que la faim en ces lieux attirait.

 

« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

 

Dit cet animal plein de rage

 

Tu seras châtié de ta témérité.

 

- Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté

 

Ne se mette pas en colère

 

Mais plutôt qu’elle considère

 

Que je me vas désaltérant

 

Dans le courant,

 

Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ;

 

Et que par conséquent, en aucune façon,

 

Je ne puis troubler sa boisson.

 

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle

 

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

 

- Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?

 

Reprit l’Agneau ; je tette encore ma mère.

 

- Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

 

- Je n’en ai point. - C’est donc quelqu’un des tiens ;

 

Car vous ne m’épargnez guère,

 

Vous, vos bergers, et vos chiens.

 

On me l’a dit il faut que je me venge. »

 

Là-dessus, au fond des forêts

 

Le loup l’emporte, et puis le mange,

 

Sans autre forme de procès.

 
 

 Commentaires antinomiques :

 
 
 Paul Ricœur : « Une violence qui parle... c’est une violence qui se place dans l’orbite de la raison et qui commence à se nier comme violence. » C’est une violence qui pactise avec son contraire et qui reconnaît donc la raison comme son contraire. Donc le fait que le loup cherche des arguments pour justifier est déjà un progrès par rapport à la violence brute d’une dévoration muette. Ce besoin de justifier son agressivité et de la présenter comme une riposte légitime révèle que le loup est conscient que la violence pure est inacceptable car les conduites entre individus doivent être guidées par la raison. Donc, même s’il déraisonne, le loup porte en lui le germe de la raison.

[P. Ricoeur, La Violence, 1967, Desclée de Brouwer, p.87]

 

Eric Weil : « Violence de l’homme qui n’accepte pas le discours de tel autre homme et qui cherche le contentement en luttant pour son propre discours qu’il veut unique, non seulement pour lui, mais pour tout le monde et qu’il tente de rendre réellement unique par la suppression réelle de tous ceux qui tiennent d’autres discours. Violence de l’homme qui s’affirme dans son être tel qu’il est pour lui-même, qui ne veut que s’exprimer tel qu’il se sent, dans un langage qui lui permette de se comprendre, de s’exprimer de se saisir, mais langage qui ne s’expose pas à la contradiction et contre lequel nulle contradiction n’est imaginable, puisqu’il ne connaît pas de principes communs : ce qui est commun à tous ou seulement à plusieurs, n’est plus l’être de cet homme même. » Il y a des discours (des expressions verbales) qui ne sont pas du tout des dialogues (des rencontres authentiques de l’autre), mais des façons perverses de nier toute altérité, alors qu’on donne l’impression de s’adresser aux autres puisqu’on parle. Il y a des discours qui ne sont que l’expression d’un égoïsme forcené : celui des pulsions. Alliés à la force et à la ruse ces discours peuvent entraîner la destruction violente de tous ceux qui voudraient faire surgir un discours contraire. Cf. Jean François Lyotard, Le Différend : « Le différend naît d’un tort et se signale par un silence »... par exemple celui des victimes des génocides.

[E. Weil, La logique de la philosophie,1967, Vrin, p. 57]

 

Nicolas Machiavel (1469-1527): « Il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force; la première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes; mais comme la première, très souvent, ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir bien user de la bête et de l’homme

[Nicolas Machiavel, Le Prince, 1532 (posth.), chapitre XVIII, trad. Y. Lévy, coll. GF, Flammarion, p. 140]

 

Blaise Pascal (1623-1662) : « Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. [...] Il faut donc mettre ensemble la justice et la force; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste

[Pascal, Pensées, 1670 (posth.) Fragment 298, éd. L. Brunschvicg, Classiques Hachette, p. 470]

 « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste

[Idem]

 « Pourquoi suit-on la pluralité ? est-ce à cause qu’ils ont plus de raison ? non, mais plus de force

[Idem p 471]

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) :

« Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe : mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout.

Obéissez aux puissances. Si cela veut dire, cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrais la soustraire suis-je en conscience obligé de la donner? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance. »

[Rousseau, Du Contrat social, 1762 [livre I, chap. III, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 354]

«La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? »

[Idem]

 Friedrich Nietzsche (1844-1900) : « A l’école de guerre de la vie. - Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort

[In Le Crépuscule des idoles, 1889, « Maximes et pointes », § 8, trad. H. Albert et J. Lacoste, coll. "Bouquins", Robert Laffont, p. 950]



 
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Publié dans 24 - Justice et Droit

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