♎ La Fontaine : Le loup et l'agneau. Mise en dialogue avec des philosophes sur le problème de la force et du droit
Jean de la Fontaine (1621-1695)
Le Loup et L’agneau 1668
La raison du plus fort est toujours la meilleure ;
Nous l’allons montrer tout à l’heure
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
- Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
Reprit l’Agneau ; je tette encore ma mère.
- Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
- Je n’en ai point. - C’est donc quelqu’un des tiens ;
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l’a dit il faut que je me venge. »
Là-dessus, au fond des forêts
Le loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
Commentaires antinomiques :
[P. Ricoeur, La Violence, 1967, Desclée de Brouwer, p.87]
[E. Weil, La logique de la philosophie,1967, Vrin, p. 57]
[Nicolas Machiavel, Le Prince, 1532 (posth.), chapitre XVIII, trad. Y. Lévy, coll. GF, Flammarion, p. 140]
Blaise Pascal (1623-1662) : « Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. [...] Il faut donc mettre ensemble la justice et la force; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.»
[Pascal, Pensées, 1670 (posth.) Fragment 298, éd. L. Brunschvicg, Classiques Hachette, p. 470]
« Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.»
[Idem]
« Pourquoi suit-on la pluralité ? est-ce à cause qu’ils ont plus de raison ? non, mais plus de force.»
[Idem p 471]
« Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe : mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout.
Obéissez aux puissances. Si cela veut dire, cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrais la soustraire suis-je en conscience obligé de la donner? car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance. »
[Rousseau, Du Contrat social, 1762 [livre I, chap. III, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 354]«La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? »
[Idem]
Friedrich Nietzsche (1844-1900) : « A l’école de guerre de la vie. - Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort.»
[In Le Crépuscule des idoles, 1889, « Maximes et pointes », § 8, trad. H. Albert et J. Lacoste, coll. "Bouquins", Robert Laffont, p. 950]