Platon [31] Qu’est-ce qu’un sophiste ? Le portrait ironique d’ Hippias l’homme qui sait tout, et sait tout faire…
Platon [31]
Qu’est-ce qu’un sophiste ? Le portrait ironique d’ Hippias l’homme qui sait tout, et sait tout faire… Hippias mineur, 368 c‑d
* Les sophistes sont un ensemble de philosophes ayant vécu aux Vème IVème siècles avant J.‑ C. Leur nom vient du grec <sophia>, signifiant « sagesse » et « science », mot que l’on retrouve dans la composition du terme philosophie (amour de la sagesse et de la connaissance vraie). Originellement, les sophistes sont des sages et des professeurs de sagesse. C’est Platon qui sera à l’origine de la péjoration du mot « sophiste » : dans plusieurs de ses dialogues, il confronte les sophistes les plus célèbres, Hippias, Gorgias, Protagoras (il en imagine même : Calliclès dans le Gorgias), à Socrate, son maître, qu’il pose comme le véritable représentant de la philosophie.« Tu disais être une fois venu à Olympie, ayant ouvré toi‑même tout, sans exception, ce que tu avais sur le corps : ta bague d’abord (car c’est par là que tu commençais), la bague que tu portais, elle était ton ouvrage; le cachet ensuite, ton ouvrage encore; et ton étrille et ta burette à huile, elles étaient aussi de ta façon, à toi tout seul; après cela, les chaussures que tu portais, c’était toi, disais‑tu, qui en avais été le cordonnier; ton manteau, c’était toi qui l’avais tissé, ainsi que ta tunique ; ce qui enfin fut, en vérité, au jugement de tout le monde, le fait le plus déconcertant et un témoignage probant d’un savoir sans bornes, c’était la ceinture que tu avais à ta tunique, pareille, disais‑tu, aux ceintures de Perse, entre les plus somptueuses, et celle‑là, tressée de ta propre main ! Ce n’est pas tout : tu étais venu, déclarais‑tu, avec un lot de poèmes, de vers épiques, de tragédies, de dithyrambes, et, en prose, quantité de compositions oratoires de tous les genres. Puis, à propos des disciplines dont je parlais tout à l’heure, ton savoir, à t’entendre, y avait atteint un niveau exceptionnel; de même, en ce qui concerne rythmes, harmonies, correction grammaticale, et encore, en plus de cela, une foule énorme d’autres choses, autant que je crois pouvoirme les remémorer ! il en est une, pourtant, au moins, que j’ai oubliée : cette méthode mnémotechnique, ton oeuvre autant qu’il semble, dans laquelle tu penses avoir acquis une illustration sans égale ; alors que je pense, moi, avoir fait, par ailleurs, d’innombrables oublis ! »
[Platon, Hippias mineur, 368 c‑d, in Premiers dialogues, trad. E. Chambry, Garnier‑Flarnmarion, 1967, p. 74.]
Platon émet deux critiques contre les sophistes.
1 / leur ambition encyclopédique est aussi vaine que prétentieuse (dans le concept grec de sagesse, il y a le savoir aussi bien que la bonne conduite). L’objectif de la pensée philosophique, aux yeux de Platon, n’est pas la totalité qui s’éparpille dans le monde sensible mais l’unité de l’Idée absolue (nous dirions aujourd’hui le concept). L’érudition n’est pas la connaissance, et rien ne sert d’énumérer cent “ belles ” choses si l’on ne sait pas ce qu’est la Beauté.
2 / en enseignant des techniques de pure rhétorique, sans prendre garde au contenu de ce qui est dit, les sophistes ruinent l’idée et la valeur de vérité. Aussi, le « savoir » des sophistes n’est‑il qu’un faux savoir : il est bien davantage une technique de persuasion qu’un savoir fondé sur l’argumentation
* Le mot “ sophiste ” ne s’est pas relevé du discrédit où Platon l’a jeté. Un sophisme est un raisonnement trompeur, un sophiste un individu cynique capable de soutenir une thèse et son contraire, et qui recherche son avantage plutôt que la vérité.
Des travaux récents ont réhabilité les sophistes. Le peu de documents authentiques, - leurs écrits ont presque tous disparu -, suffit à montrer le sérieux et la valeur de leur pensée. Ils furent les premiers à poser l’idée, très actuelle, de l’opposition de la nature et de la convention, de ce qui est naturel ou factice. De plus ils professaient en matière politique une conception démocratique. Or Platon défend une République qui n’est pas démocrate mais aristocrate. Autre point de friction entre lui et les sophistes.