Comte [02] La « noble immortalité » des serviteurs de l’humanité. « Les vivants sont gouvernés par les morts »

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Comte [02] La « noble immortalité » des serviteurs de l’humanité. « Les vivants sont gouvernés par les morts »

 

[Le positivisme rejette toute connaissance métaphysique, a fortiori de l’âme et de son immortalité. Cependant les vrais serviteurs de l’humanité bénéficient d’une « noble immortalité » dans la mémoire des vivants qu’ils gouvernent encore.]

 
 

 « Le Prêtre. Pour y parvenir, vous devez, ma fille, définir d’abord l’Humanité comme l’ensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents. Ce mot ensemble vous indique assez qu’il n’y faut pas comprendre tous les hommes, mais ceux-là seuls qui sont réellement assimilables, d’après une vraie coopération à l’existence commune. Quoique tous naissent nécessairement enfants de l’Humanité, tous ne deviennent pas ses serviteurs, et beaucoup restent à l’état parasite qui ne fut excusable que pendant leur éducation. Les temps anarchiques font surtout pulluler, et trop souvent fleurir, ces tristes fardeaux du véritable Grand-Être.

 

[...] Quoi qu’il en soit, si ces producteurs de fumier ne font vraiment point partie de l’Humanité, une juste compensation vous prescrit de joindre au nouvel Être suprême tous ses dignes auxiliaires animaux. Toute utile coopération habituelle aux destinées humaines, quand elle s’exerce volontairement, érige l’être correspondant en élément réel de cette existence composée, avec un degré d’importance proportionné à la dignité de l’espèce et à l’efficacité de l’individu. Pour apprécier cet indispensable complément, nous n’avons qu’à supposer qu’il nous manque. On n’hésite point alors à regarder tels chevaux, chiens, bœufs, etc., comme plus estimables que certains hommes.

 

[…] Ainsi la vraie sociabilité consiste davantage dans la continuité successive que dans la solidarité actuelle. Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés nécessairement par les morts : telle est la loi fondamentale de l’ordre humain.

 

Pour la mieux concevoir, il faut distinguer, chez chaque vrai serviteur de l’Humanité, deux existences successives : l’une, temporaire mais directe, constitue la vie proprement dite; l’autre, indirecte mais permanente, ne commence qu’après la mort. La première étant toujours corporelle, elle peut être qualifiée d’objective; surtout par contraste envers        la seconde, qui, ne laissant subsister chacun que dans le coeur et l’esprit d’autrui, mérite le nom de subjective. Telle est la noble immortalité, nécessairement immatérielle, que le positivisme reconnaît à notre âme, en conservant ce terme précieux pour désigner l’ensemble des fonctions intellectuelles et morales, sans aucune allusion à l’entité correspondante.

 

D’après cette haute notion, la vraie population humaine se compose donc de deux masses toujours indispensables, dont la proportion varie sans cesse, en tendant à faire davantage prévaloir les morts sur les vivants dans chaque opération réelle. Si l’action et le résultat dépendent surtout de l’élément objectif, l’impulsion et la règle émanent principalement de l’élément subjectif. Libéralement dotés par nos prédécesseurs, nous transmettons gratuitement à nos successeurs l’ensemble du domaine humain, avec une extension de plus en plus faible en proportion de ce que nous reçûmes. Cette gratuité nécessaire trouve sa digne récompense dans l’incorporation subjective qui nous permettra de perpétuer nos services en les transformant. »

 

[Comte, Catéchisme positiviste, Deuxième entretien, G-F, PP.78-80]

 

 

 
 

 

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Publié dans 08 - LA CULTURE

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