Nietzsche Friedrich [19] Socrate ou la dictature du rationnel. (N. Trag.) Le rationnel vaut-il plus que l’instinctif ?
Nietzsche Friedrich [19] Socrate ou la dictature du rationnel. (N. Trag.) Le rationnel vaut-il plus que l’instinctif ?
« La valorisation nouvelle et inouïe du savoir conscient atteignit son comble chez Socrate lorsqu’il constata que lui seul s’avouait ne rien savoir, alors que dans ses déambulations critiques à travers Athènes, il ne rencontrait partout, chez les hommes d’État, les orateurs, les poètes, les artistes, que l’illusion du savoir. Il vit avec étonnement que toutes ces célébrités n’avaient pas même une idée claire et juste de leur profession et qu’ils l’exerçaient d’instinct seulement. « D’instinct seulement», cette formule nous conduit au coeur de la pensée socratique. Avec elle le socratisme rejette aussi bien l’art existant que la morale établie : où qu’il porte son regard inquisiteur il découvre le défaut de la connaissance et la puissance de l’illusion, et conclut de ce défaut que ce qui existe est mal fondé et condamnable. Socrate crut devoir corriger l’existence à partir de ce seul point; lui, l’homme isolé, il arbora un air de dédain et de supériorité pour s’avancer en précurseur d’une civilisation, d’un art et d’une morale de caractère différent, alors qu’il vivait dans un monde pour lequel nous avons tant de vénération que nous serions heureux de retrouver seulement le soupçon de ce qu’il fut. »
[Nietzsche, La Naissance de la tragédie,1872, Gonthier, Bibliothèque médiations, pp. 87‑88.]