Claude Roy : l'art de la retouche (Mao gomme Peng Cheng)
La forme la plus innocente de ces pleins pouvoirs est le premier et plus modeste échelon du crime d’Etat. L’arme ici n’est pas le pistolet dans la nuque, le peloton d’exécution, le poignard ou la mitraillette. C’est le grattoir, la gouache, la gomme et la chimie photographique. Ce qui d’ailleurs n’est pas incompatible, loin de là, avec les formes les plus sanglantes de l’assassinat. Depuis la prolifération moderne des images, l’art de la retouche est pratiqué par tous les pouvoirs « forts ». Au printemps dernier, une émission d’Alain faubert sur Antenne 2 rassemblait, sous le titre « la Disparition », quelques exemples fameux, et d’autres moins connus, de ce meurtre à blanc pratiqué par les Pères du Peuple. Une retouche judicieuse permet d’effacer du passé les présences gênantes et de transformer en non-êtres les êtres, encore vivants ou préalablement trucidés, dont l’existence, même révolue, est embarrassante pour l’Etat tout-puissant. Le magazine freudien « l’Ane » [1] - une revue de plus en plus intéressante - publie dans son dernier numéro une étude de Jaubert sur le sujet de son émission et un certain nombre des documents qu’il a réunis. C’est l’amorce d’une galerie de la mise à mort en effigie, qu’on souhaite voir bientôt réunie dans un livre. Mussolini, Franco, Staline, Trujillo, Thorez, Gottwald, Perôn, Castro, Pétain, Kim Il Sung et Mao ont fait pratiquer par leurs « bourreaux » des labos de photo ces exécutions capitales blanches. Leur pratique apporte des arguments sérieux en faveur de l’utilisation du concept d’« Etat totalitaire ».
En effet, il ne s’agit pas seulement ici d’un Etat qui entend contrôler totalement la vie de ses sujets, de l’extérieur au for intérieur. Il a l’ambition d’être également totalement propriétaire du futur et totalement propriétaire du passé. Quand Maurice Thorez, dans la troisième édition de sa biographie « Fils du peuple », fait disparaître d’un cliché pris à la Santé son compagnon de cellule André Marty, le secrétaire général prend ainsi possession rétroactivement de !’histoire de son parti, en vertu des pouvoirs qu’il s’est conférés : le « traître » Marty n’ayant pu être mis à mort est anéanti rétrospectivement.
Le vieux révolutionnaire Peng Zheng, membre du bureau politique, maire de Pékin, ose tenir tête à Mao au moment où celui-ci a décidé de lancer le funeste et délirant Grand Bond en avant. Peng va être arrêté, soumis au supplice des « meetings d’accusation » devant les gardes rouges et les « masses ». Mais pendant que les « tribunaux du peuple » martyrisent le malheureux Peng (à qui la suite des événements ne donnera que trop raison) les retoucheurs du Grand Timonier entrent en action. Les bourreaux torturent. Les retoucheurs effacent. Là où Peng Zheng gaiement, au coude à coude avec Mao, bêchait la terre d’un chantier de grands travaux, crac, plus de Peng ! Le voilà devenu homme invisible.
Comme à l’arrière-plan du président on apercevait l’insolent sourire d’un infâme révisionniste, odieusement coiffé d’un calot de l’armée soviétique du Grand Allié, paf, pour faire bonne mesure, voilà d’un coup de pinceau magique le calot métamorphosé en chevelure ! La machine totalitaire à remonter le temps est aussi une machine à rectifier le temps. Un des profonds et tragiques désirs absurdes de l’humanité, qui est de souhaiter parfois que ce qui fut n’ait jamais été, se réalise enfin par décret. Lénine n’a jamais rencontré Kamenev, Thorez n’a jamais été assis à côté d’Auguste Lecteur, Castro n’a jamais combattu Batista en compagnie du commandant Hubert Matos. L’Histoire enfin retouchée exauce tous les vœux, même les plus mesquins, des Grands de la terre.
Ce qui nous fait frémir dans les clichés « retouchés » qui ponctuent le cours des Etats totalitaires, c’est que l’effacement du « criminel » (ou du gêneur) ne se borne pas à un coup de gomme symbolique. Dans le « Livre du rire et de l’oubli », Milan Kundera rappelle un exemple célèbre de retouche, où Gottwald avait fait deux fois « effaceren image », en le faisant gommer. Mais si l’art de la retouche pouvait se limiter à des exécutions en effigie, on s’en accommoderait peut-être. L’inoffensif cérémonial du changement de portrait présidentiel dans nos mairies après une élection, n’est-ce pas une sorte de retouche » un compagnon : dans la réalité, en le faisant pendre ; « débonnaire ? Mais nous savons bien que dans les Etats « forts » la retouche du photographe précède ou suit la retouche du bourreau. »
C. Roy