Nietzsche Friedrich [A01] L’histoire utile ou nuisible à la vie selon la force plastique de celui qui la reçoit. (2nde C. Int.)
Nietzsche Friedrich [A01] L’histoire utile ou nuisible à la vie selon la force plastique de celui qui la reçoit. Rumination et fardeau pour les faibles, exaltation pour les forts. L’histoire monumentale. (2nde C. Int.)
[«… je déteste tout ce qui ne fait que m’instruire, sans augmenter mon activité ou l’animer directement. » Citant Goethe, Nietzsche considère les dangers de l’historicisme, du culte de l’objectivité et s’interroge sur le rôle de l’histoire. ]
« L’histoire, considérée comme science pure devenue souveraine, serait, pour l’humanité, une sorte de conclusion et de bilan de la vie. La culture historique par contre, n’est bienfaisante et pleine de promesses pour l’avenir que lorsqu’elle côtoie un puissant et nouveau courant de la vie, une civilisation en train de se former, donc uniquement lorsqu’elle est dominée et conduite par une puissance supérieure et qu’elle ne domine et ne conduit pas elle-même.
L’histoire, pour autant qu’elle est placée au service de la vie, se trouve au service d’une puissance non historique, et, à cause de cela, dans cet état de subordination, elle ne pourra et ne devra jamais être une science pure, telle que l’est, par exemple, la mathématique. Mais la question de savoir jusqu’à quel point la vie a besoin, d’une façon générale, des services de l’histoire c’est là un des problèmes les plus élevés, un des plus grands intérêts de la vie, car il s’agit de la santé d’un homme, d’un peuple, d’une civilisation. Quand l’histoire prend une prédominance grande la vie s’émiette et dégénère et, en fin de compte, l’histoire elle-même pâtit de cette dégénérescence.
La vie a besoin des services de l’histoire, il est aussi nécessaire de s’en convaincre que de cette autre proposition qu’il faudra démontrer plus tard, à savoir que l’excès d’études historiques est nuisible aux vivants. L’histoire appartient au vivant sous trois rapports : elle lui appartient parce qu’il est actif et qu’il aspire; parce qu’il conserve et qu’il vénère; parce qu’il souffre et qu’il a besoin de délivrance. A cette trinité de rapports correspondent trois espèces d’histoire, s’il est permis de distinguer, dans l’étude de l’histoire, un point de vue monumental, un point de vue antiquaire et un point de vue critique.
L’histoire appartient avant tout à l’actif et au puissant, à celui qui participe à une grande lutte et qui, ayant besoin de maîtres, d’exemples, de consolateurs, ne saurait les trouver parmi ses compagnons […] qui ne font que s’agiter et se débattre, pour qu’il ne se prenne pas à désespérer et à ressentir du dégoût, il a besoin de regarder derrière lui. Il interrompt sa course vers le but pour respirer. Mais son but, c’est un bonheur quelconque, ce n’est peut-être pas le sien; souvent c’est celui d’un peuple ou de l’humanité tout entière. Il recule devant la résignation et l’histoire lui est un remède contre la résignation. Le plus souvent aucune récompense ne l’attend, si ce n’est la gloire, c’est-à-dire l’expectative d’une place d’honneur au temple de l’histoire, où il pourra être lui-même, pour ceux qui viendront plus tard, maître, consolateur et avertisseur. Car son commandement lui dit que ce qui fut jadis capable d’élargir la conception de l’ « homme » et de réaliser cette conception avec plus de beauté, devra exister éternellement pour être éternellement capable de la même chose. Que les grands moments dans la lutte des individus forment une chaîne, que les sommets de l’humanité s’unissent dans les hauteurs à travers des milliers d’années que pour moi ce qu’il y a de plus élevé dans un de ces moments passés depuis longtemps soit encore vivant, clair et grand - c’est là l’idée fondamentale cachée dans la foi en l’humanité, l’idée qui s’exprime par la revendication d’une histoire monumentale. [1] […] Sous cette forme transfigurée, la gloire est autre chose que l’exquise pâture de notre amour-propre, comme l’a appelée Schopenhauer; elle est la foi en l’homogénéité et la continuité de ce qui est sublime dans tous les temps. […] Par quoi donc la contemplation monumentale du passé, l’intérêt pour ce qui est classique et rare dans les temps écoulés, peut-il être utile à l’homme d’aujourd’hui ? L’homme conclut que le sublime qui a été autrefois a certainement été possible autrefois et sera par conséquent encore possible un jour.
[…] L’histoire monumentale trompe par les analogies. Par de séduisantes assimilations, elle pousse l’homme courageux à des entreprises téméraires, l’enthousiaste au fanatisme. Et si l’on imagine cette façon d’histoire entre les mains de génies égoïstes, de fanatiques malfaisants, des empires seront détruits, des princes assassinés, des guerres et des révolutions fomentées et le nombre de ces effets historiques « en soi », c’est-à-dire d’effets sans causes suffisantes, sera encore augmenté. Il suffit de ces indications pour faire souvenir des dommages que peut causer l’histoire monumentale parmi les hommes puissant et actifs, qu’ils soient bons ou mauvais. Combien plus néfastes sont encore ses effets quand les impuissants et les inactifs s’emparent d’elle et s’en servent. […] Leur instinct leur apprend que l’on peut tuer l’art par l’art[2]. A aucun prix, pour eux, le monumental ne doit se former à nouveau et ils se servent comme argument de ce qui tire du passé son autorité et son caractère monumental […] Leur moyen, c’est d’affirmer : « Voyez, ce qui est grand existe déjà ! »[…] L’histoire monumentale est le travestissement que prend leur haine des grands et des puissants de leur temps, le travestissement qu’ils essaient de faire passer pour de l’admiration saturée des grands et des puissants d’autrefois. Ce masque leur permet de changer le véritable sens de cette conception de l’histoire en un sens absolument opposé. Qu’ils s’en rendent bien compte ou non, ils agissent en tous les cas comme si leur devise était « Laissez les morts enterrer les vivants. »
[Nietzsche, Considérations Intempestives, 1873-1876 [Deuxième Considération Trad Albert]
[1] La hauteur de vue permet de ne voir que les sommets : une vision ‘ classique ’ de l’histoire glorification des héros.
[2] N. se place dans l’analyse qui précède sur le plan de l’histoire de l’art et de ses historiens.