Valéry Paul 1871-1945 [01] «Le temps du monde fini commence ». Il faut penser la politique et l’histoire à l’horizon mondial.
Quand Hegel parle de l'histoire du monde (Wellgeschichte) ou histoire universelle, ce qu'il a en vue, c'est le déroulement de l'histoire à trave le temps, son cours depuis qu'il existe des vestiges, des documents grâce auxquels on peut construire une totalité significative, c'est-à-dire dégager de son ensemble le sens de l'histoire. Ce que le texte de Valéry veut mettre en relief c'est « un fait de première grandeur, que sa grandeur même, son évidence, sa nouveauté ou plutôt sa singularité essentielle avaient rendu imperceptible à nous autres ses contemporains» Après le temps des grandes expéditions maritimes des XVII et XVII siècles, après le temps des conquêtes coloniales et des grandes explorations des trois siècles suivants, la période de prospection s'est achevée et « lui succède une période de relation. Les parties d'un monde fini et connu se relient nécessairement entre elles de plus en plus »1. Une ère nouvelle commence. L'histoire du monde désormais est universelle non plus seulement dans le temps mais dans l'espace. « Les actions en milieu fini, bien déterminé, nettement délimité, richement et puissamment relié, n'ont plus les mêmes caractères ni les mêmes conséquences qu'elles avaient dans un monde informe et indéfini »". La conséquence la plus immédiatement visible c'est que les événements ne sont plus isolables et localisables. Naguère encore, un événement s'amortissait et s'annulait dans un milieu pour ainsi dire illimité. « Ce qui se passait à Pékin du temps de César, ce qui se passait au Zàmbèze du temps de Napoléon se passait dans une autre planète, mais l'histoire mélodique n'est plus possible », car «l'agrandissement et l'accroissement du champ des phénomènes politiques ne conviennent plus du tout». Alors qu'il y avait place sur la terre pour plusieurs politiques indépendantes, et qui s'ignoraient, toute action politique singulière détermine maintenant un phénomène « de résonance dans une enceinte fermée »', qui est l'ensemble du monde. Et les effets des effets « se font sentir presque instantanément à toute distance » et « reviennent aussitôt sur leurs causes »'. Le temps est venu de l'histoire mondiale.
« Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, partagée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion est close. Plus un roc qui ne porte un drapeau; plus de vides sur la carte, plus de région hors des douanes et hors des lois, plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux. Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la statistique de la main-d’œuvre, le développement des organes de relation se poursuivent. Quoi de plus remarquable et de plus important que cet inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe ? Leurs effets sont déjà immenses. Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait. Nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente, chacun d’eux représentant une obéissance ou une résistance aux effets de ce bornage définitif et de cette dépendance de plus en plus étroite des agissements humains. Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister, - mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts infructueux et d’erreurs. »
[Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, 1945]