DOC – Voltaire Candide : L’affaire du tremblement de terre de Lisbonne 1755 : la providence divine en débat I - Poème sur le déstre de Lisbonne de Voltaire.

Publié le par Maltern

DOC – L’affaire du tremblement de terre de Lisbonne 1755 : la providence divine en débat.


[Novembre 1755. Un effroyable tremblement de terre détruisit une partie de Lisbonne, magnitude  de 8,1 degré,  la basse ville de Lisbonne fut détruite, on compte de 20.000 à 60.000 victimes. Des milliers d’habitants moururent. Pour Voltaire, que l’âge et l’expérience rendaient de jour en jour moins optimiste, et qui s’enhardissait dans la critique religieuse, ce fut un sujet de récrimination contre l’ordre du monde et la Providence. Le problème du mal, faisait dans le monde philosophique et des lettres l’objet de nombreuses discussions, depuis que Leibniz en avait donné la solution. Cette solution était simplifiée à l’extrême par la fameuse formule tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Schaftesbury, Pope vulgarisaient l’optimisme de Leibniz. Voltaire dans les lettres philosophiques a d’abord glorifié Pope. Il l’imite dans un Discours sur l’homme et se décide contre lui dans le Poème sur le désastre de Lisbonne. Des notes philosophiques accompagnent ce poème qui est destiné au grand public. C’est à ces notes que réplique Rousseau dans sa fameuse lettre du 18.8.1756. Il va y défendre éloquemment la Providence attaquée par Voltaire, il y affirme son besoin de croire et quelques raison qu’il pût douter.]
 

 

 

***

 

 Voltaire : Poème sur le désastre de Lisbonne  

 

 

 

O malheureux mortels ! ô terre déplorable !

 

 

 

O de tous les mortels assemblage effroyable !

 

 

 

D’inutiles douleurs éternel entretien :

 

 

 

Philosophes trompés qui criez, « Tout est bien »

 

 

 

Accourez, contemplez ces ruines affreuses,

 

 

 

Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,

 

 

 

Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,

 

 

 

Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;

 

 

 

Cent mille infortunés que la terre dévore,

 

 

 

Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,

 

 

 

Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours

 

 

 

Dans l’horreur du tourment leurs lamentables jours !

 

 

 

Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,

 

 

 

Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,

 

 

 

Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois

 

 

 

Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? »

 

 

 

Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :

 

 

 

« Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? »

 

 

 

Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants

 

 

 

Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?

 

 

 

Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris.

 

 

 

Tranquilles spectateurs, intrépides esprits,

 

 

 

De vos frères mourants contemplant les naufrages,

 

 

 

Vous recherchez en paix les causes des orages :

 

 

 

Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups,

 

 

 

Devenus plus humains, vous pleurez comme nous.

 

 

 

[...]

 
 
 
 
 
 
 
 
C’est l’orgueil, dites-vous, l’orgueil séditieux,
 

 

 

Qui prétend qu’étant mal, nous pouvions être mieux.

 

 

 

Allez interroger les rivages du Tage ;

 

 

 

Fouillez dans les débris de ce sanglant ravage ;

 

 

 

Demandez aux mourants, dans ce séjour d’effroi,

 

 

 

Si c’est l’orgueil qui crie : « O ciel, secourez-moi !

 

 

 

O ciel, ayez pitié de l’humaine misère ! »

 

 

 

Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire.

 

 

 

Quoi ! l’univers entier, sans ce gouffre infernal,

 

 

 

Sans  engloutir Lisbonne, eût-il été plus mal ?

 

 

 

Etes-vous assurés que la cause éternelle

 

 

 

Qui fait tout, qui sait tout,  qui créa tout pour elle,

 

 

 

Ne pouvait nous jeter dans ces tristes climats

 

 

 

Sans former des volcans allumés sous nos pas !

 

 

 

Borneriez-vous ainsi la suprême puissance ?

 

 

 

Lui défendriez–vous d’exercer sa clémence ?

 

 

 

L’éternel artisan n’a-t-il pas dans ses mains

 

 

 

Des moyens infinis tout prêts pour ses desseins ?

 

 

 

[...]

 
 
 
 
Quand l’homme ose gémir d’un fléau si terrible,
 

 

 

Il n’est point orgueilleux, héla ! il est sensible.

 

 

 

  Non, ne présentez plus à mon cœur agité

 

 

 

Ces immuables lois de la nécessité,

 

 

 

Cette chaîne des corps, des esprits et des mondes.

 

 

 

O rêves savants ! ô chimères profondes

 

 

 

¨Dieu tient en main la chaîne, et n’est point enchaîné :

 

 

 

Par son choix bienfaisant tout est déterminé :

 

 

 

Il est libre, il est juste, il n’est point implacable.

 

 

 

Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable ?

 

 

 

Voilà le nœud fatal qu’il fallait délier.

 

 

 

Guérirez –vous nos maux en osant les nier ?

 

 

 

Tous les peuples, tremblant sous une main divine,

 

 

 

Du mal que vous niez ont cherché l’origine.

 

 

 

Si l’éternelle loi qui meut les éléments

 

 

 

Fait tomber les rochers sous les efforts des vents,

 

 

 

Si les chênes touffus par la foudre s’embrasent,

 

 

 

Ils ne ressentent point les coups qui les écrasent :

 

 

 

Mais, je vis, mais, je sens, mais mon cœur opprimé

 

 

 

Demande des secours au Dieu qui l’a formé.

 
[...]
 

 

Il le faut avouer, le mal est sur la terre :

 

 

 

Son principe secret ne nous est point connu.

 

 

 

De l’auteur de tout bien le mal est-il venu ?

 

 

 

Est-ce le noir Typhon, le barbare Arimane,

 

 

 

Dont la loi tyrannique à souffrir nous condamne ?

 

 

 

Mon esprit n’admet point ces monstres odieux

 

 

 

Dont le monde en tremblant fit autrefois des dieux.

 

 

 

 Mais comment concevoir un Dieu, la bonté même,

 

 

 

Qui prodigua ses biens à ses enfants qu’il aime,

 

 

 

Et qui versa sur eux les maux à pleines mains ?

 

 

 

Quel œil peut pénétrer dans ses profonds desseins :

 

 

 

De l’être tout parfait le mal ne pouvait naître ;

 

 

 

Il ne vient  point d’autrui, puisque Dieu seul est maître :

 

 

 

Il existe pourtant. O tristes vérités !

 

 

 

O mélange étonnant de contrariétés !

 

 

 

Quelque parti qu’on prenne, on doit frémir, sans doute.

 

 

 

Il n’est rien qu’on connaisse, et rien qu’on ne redoute.

 

 

 

La nature est muette, on l’interroge en vain ;

 

 

 

On a besoin d’un Dieu qui parle au genre humain.

 

 

 

Il n’appartient qu’à lui d’expliquer son ouvrage,

 

 

 

De consoler le faible, et d’éclairer le sage.

 

 

 

L’homme, au doute, à l’erreur, abandonné sans lui,

 

 

 

Cherche en vain des roseaux qui lui servent d’appui.

 

 

 

Leibniz ne m’apprend point par quels nœuds invisibles,

 

 

 

Dans le mieux ordonné des univers possibles,

 

 

 

Un désordre éternel, un chaos de malheurs,

 

 

 

Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs,

 

 

 

Ni pourquoi l’innocent, ainsi que le coupable,

 

 

 

Subit également ce mal inévitable.

 

 

 

Je ne conçois pas plus comment tout serait bien :

 

 

 

Je suis comme un docteur ; hélas ! je ne sais rien.

 

 

 

[...]


 

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance :

 

 

 

Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion.

 

 

 

Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.

 

 

 

Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,

 

 

 

Je ne m’élève point contre la Providence.

 

 

 

Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois

 

 

 

Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois :

 

 

 

D’autres temps, d’autres mœurs : instruit par la vieillesse

 

 

 

Des humains égarés partageant la faiblesse,

 

 

 

Dans une épaisse nuit cherchant à m’éclairer,

 

 

 

Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.

 

 

 

 Un calife autrefois, à son heure dernière,

 

 

 

Au Dieu qu’il adorait dit pour toute prière :

 

 

 

« Je t’apporte, ô seul roi, seul être illimité,

 

 

 

Tout ce que tu n’as pas dans ton immensité,

 

 

 

Les défauts, les regrets, les maux, et l’ignorance. »

 

 

 

Mais il pouvait encore ajouter l’espérance.

 

 

 

***

 

Publié dans 26 - LA MORALE

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