Mounier [01] Le personnalisme est un anti-individualisme

Publié le par Maltern





Mounier [01] Le personnalisme est un anti-individualisme



[Emmanuel Mounier 1905-1950, agrégé de philosophie, il publie en 1929 La pensée de Charles Péguy, puis fonde à 27 ans la revue Esprit en signant un manifeste de la « révolution personnaliste et communautaire », qu'il oppose à l'individualisme libéral et au collectivisme marxiste. Sa vie se confond avec celle de la revue, interdite pendant la guerre, elle renaît à la libération. Dans son Introduction aux existentialismes (1947) il situe le personnalisme comme une des composantes de l'existentialisme chrétien.]



  


 

« Auto-défense de l'individu. Personnalisme contre individualisme. - Pour qui regarde le spectacle des hommes et n'est pas aveugle à ses propres réactions, cette vérité n'est pas évidente. Depuis le début de l'histoire, les jours consacrés à la guerre sont plus nombreux que les jours consacrés à la paix. La vie de so­ciété est une guérilla permanente. Là où l'hostilité s'apaise, l'indifférence s'étale. Les cheminements de la camaraderie, de l'amitié ou de l'amour semblent perdus dans cet immense échec de la fraternité humaine. Heidegger, Sartre l'ont mis en philosophie. La communication reste pour eux bloquée par le besoin de pos­séder et de soumettre. Chaque partenaire y est nécessairement, ou tyran, ou esclave. Le regard d'autrui me vole mon univers, la présence d'autrui fige ma liberté, son élection m'entrave. L'amour est une infection mutuelle, un enfer.

Contre ce tableau, l'indignation est vaine. Il est difficile de nier qu'il n'évoque un important aspect des rapports humains. Le monde des autres n'est pas un jardin de délices. Il est une provocation permanente à la lutte, à l'adaptation et au dépassement. Il réintroduit constamment le risque et la souffrance là où nous touchions à la paix.

Aussi, l'instinct d'autodéfense réagit-il en le refusant. Les uns l'oublient, suppriment toute surface de contact. Les autres s'y font, avec des personnes, des objets maniables et utilisables, les pauvres du philanthrope, les électeurs du politicien, les enfants de celui-ci, les ouvriers de celui-là; l'égocentrisme s'étourdit d'illusions altruistes. Un autre réduit son entourage à être pour lui un simple miroir. Une sorte d'instinct travaille ainsi à perpétuellement nier et appauvrir l'humanité autour de nous.

Même dans les meilleures dispositions, l'individu obscurcit la communication par sa seule présence. Il développe une sorte d'opacité partout où il s'installe. Mon corps me donne l'image la plus évidente de cette opacité, ainsi dans la gêne qu'il apporte au milieu d'une confidence. Mais elle naît plus profond que le corps. Une vertu trop appuyée dégoûte de la vertu, l'intention de séduire désen­chante l'amour, de convertir, hérisse l'infidèle. La plus légère présence parfois semble secréter un poison mortel pour la relation de l'homme à l'homme.

Sur ce séparatisme profond, la culture développe des jeux de masques peu à peu incrustés jusqu'à ne plus se distinguer du visage de l'individu. Ils lui sont un double et seul moyen de ruser avec autrui et de ruser avec soi-même, de s'ins­taller dans les refuges de l'imposture pour éviter cette zone de vérité qui naît à la rencontre du regard d'autrui et du regard intérieur.

L'individualisme est un système de moeurs, de sentiments, d'idées et d'insti­tutions qui organise l'individu sur ces attitudes d'isolement et de défense. Il fut l'idéologie et la structure dominante de la société bourgeoise occidentale entre le XVIIème et le XIXème siècle. Un homme abstrait, sans attaches ni communautés naturelles, dieu souverain au cœur d'une liberté sans direction ni mesure, tour­nant d'abord vers autrui, la méfiance, le calcul et la revendication; des insti­tutions réduites à assurer le non empiètement de ces égoïsmes, ou leur meilleur rendement par l'association réduite au profit : tel est le régime de civilisation qui agonise sous nos yeux, un des plus pauvres que l'histoire ait connus. Il est l'antithèse même du personnalisme, et son plus prochain adversaire.

Pour les distinguer, on oppose parfois personne à individu. On risque ainsi de couper la personne de ses attaches concrètes. Le mouvement de repli qui constitue « l'individu » contribue à assurer notre forme. Cependant, la personne ne croît qu'en se purifiant incessamment de l'individu qui est en elle. Elle n'y parvient pas à force d'attention sur soi, mais au contraire en se faisant disponible (G. Marcel), et par là, plus transparente à elle-même et à autrui. Tout se passe alors comme si n'étant plus « occupée de soi », «pleine de soi », elle devenait et alors seulement, capable d'autrui, entrait en grâce. »

 

[Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, QSJ ? P.U.F]




Publié dans 26 - LA MORALE

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jean-louis 24/04/2016 13:08

Belle page de littérature avec les jolis mots qu'il faut. L'individualisme conduit-il à l'isolement ? Ce serait vrai si deux conditions étaient réalisées. La première : qu'un individu soit le seul de son espèce. La seconde, qu'il n'y ait pas dans l'individu des dimensions ou des caractéristiques (biologiques, anthropologiques etc) qui le relient aux autres individus. Ces deux conditions ne seront jamais réalisées.
Au contraire, les vraies relations ne peuvent avoir lieu qu'entre des individus ayant éliminé toute forme de lien, de rapport artificiellement créée par la société. Sinon, c'est avec cette création que l'on est en relation, pas avec l'autre.