HEISENBERG Werner 1901-1976 [01] La technique n’est pas neutre, elle influe sur son utilisateur. La fable du savant Dschuand Dsi et du jardinier.

Publié le par Maltern

HEISENBERG Werner 1901-1976 [01] La technique n’est pas neutre,  elle influe sur son utilisateur. La fable du savant Dschuand Dsi et du jardinier.

 

« Il y a deux millénaires le savant chinois Dschuand Dsi parlait déjà du danger de l’emploi des machines pour l’homme ; je voudrais citer ici un passage de ses écrits : « Lorsque Dsi Gung traversa la région au nord de la rivière Han, il vit un vieil homme qui travaillait dans son potager. Il y avait aménagé des rigoles d’irrigation. Il descendait lui-même dans le puits et remontait dans ses bras un récipient plein d’eau qu’il vidait dans les rigoles. Tout en se donnant une peine extrême il n’aboutissait qu’à peu de chose. Dsi Gung dit : Il existe un moyen d’irriguer cent rigoles en un seul jour. Avec peu de peine on arrive à de grands résultats. Ne veux-tu pas l’utiliser ? Le jardinier se redressa, le regarda et dit : Et que serait-ce ? Dsi Gung dit : On prend un levier de bois, lourd à l’arrière et léger à l’avant. C’est ainsi que l’on peut puiser de l’eau à profusion. On appelle cela un puits à chaîne. La colère monta à la figure du vieux qui dit en riant : J’ai entendu dire mon maître : « Celui qui utilise des machines exécute machinalement toutes ses affaires ; celui qui exécute machinalement ses affaires se fait un cœur de machine. Or celui qui porte un cœur de machine dans sa poitrine perd sa pure innocence. Celui qui a perdu sa pure innocence devient incertain dans les mouvements de son esprit. L’incertitude de l’esprit ne peut s’accorder avec le sens vrai. Ce n’est pas que j’ignore ces choses - j’aurais honte de m’en servir. »

 

Chacun sent que cette vieille histoire contient une part considérable de vérité ; car « l’incertitude dans les mouvements de l’esprit » est peut-être ce qui décrit de la façon la plus frappante l’état des hommes dans la crise actuelle : la technique, la machine ont envahi le monde dans une mesure dont ne pouvait se douter le sage chinois. »

 

[Heisenberg, La nature dans la physique contemporaine, Idées, Gallimard]

 

 

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