♎ Racine 1639-1699 [01] Antinomie raison du cœur, raison d’Etat. .- Bérénice [devoir, désir, etat]

Publié le par Maltern

Racine 1639-1699  [01] Antinomie raison du cœur, raison d’Etat. .- Bérénice [devoir, désir, etat]

 

[Plus que le commun des mortels, les Grands sont sujets aux interdits des sociétés. C’est l’un d’eux, particulièrement rigoureux dans la Rome antique, qui fournit à Racine l’une de ses plus belles tragédies. Rome, qui a connu au moment de sa fondation la dictature des rois, les a bannis à jamais de son territoire. Titus, empereur, aime passionnément Bérénice, qui, malheureusement pour leur passion, est reine de Palestine. Le grand historien latin Suétone a fourni la phrase de départ sur laquelle Racine va écrire sa tragédie : “ Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire ”  (traduction de Racine) . Au même moment et sur le même sujet, Corneille, par hasard ou manoeuvré à son insit, écrit Tite et Bérénice.  Voici le vieux poète affronté à son rival plein de fougue !

 

C’est bien de tabou qu’il faut parler à propos de l’interdiction qui pèse sur tout ce qui rappelle la royauté. Titus, qui vient d’accéder au trône, s’interroge sur le sort qu’il doit réserver à Bérénice. Il s’entretient avec Paulin, son confident. Bérénice a été jouée pour la première fois en 1670. ]

 

Renoncement à l’amour

 

TITUS

 

Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle ?

Quel succès attend-on d’un amour si fidèle ?

 

PAULIN

 

Vous pouvez tout : aimez, cessez d’être amoureux,

La cour sera toujours du parti de vos voeux.

 

TITUS

Et je l’ai vue aussi cette cour peu sincère,

A ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire,

Des crimes de Néron approuver les horreurs;

Je l’ai vue à genoux consacrer ses fureurs.

Je ne prends point pour juge une cour idolâtre,

Paulin : je me propose un plus noble théâtre;

Et sans prêter l’oreille à la voix des flatteurs,

Je veux par votre bouche entendre tous les coeurs.

Vous me l’avez promis. Le respect et la crainte

Ferment autour de moi le passage à la plainte;

Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux,

Je vous ai demandé des oreilles, des yeux.

J’ai mis même à ce prix mon amitié secrète :

J’ai voulu que des coeurs vous fussiez l’interprète,

Qu’au travers des flatteurs votre sincérité

Fît toujours jusqu’à moi passer la vérité.

Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espère ?

Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère ?

Dois-je croire qu’assise au trône des Césars,

Une si belle reine offensât ses regards ?

 

PAULIN

 

N’en doutez point, Seigneur. Soit raison, soit caprice,

Rome ne l’attend point pour son impératrice.

On sait qu’elle est charmante; et de si belles mains

Semblent vous demander l’empire des humains.

Elle a même, dit-on, le coeur d’une Romaine;

Elle a mille vertus. Mais, Seigneur, elle est reine.

Rome, par une loi qui ne se peut changer,

N’admet avec son sang aucun sang étranger,

Et ne reconnaît point les fruits illégitimes

Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes.

D’ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois,

Rome à ce nom si noble et si saint autrefois

Attacha pour jamais une haine puissante;

Et quoiqu’à ses Césars [1] fidèle, obéissante,

Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté,

Survit dans tous les coeurs après la liberté.

Jules, qui le premier la soumit à ses armes,

Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes,

Brûla pour Cléopâtre, et, sans se déclarer,

Seule dans l’Orient la laissa soupirer.

Antoine, qui l’aima jusqu’à l’idolâtrie,

Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie,

Sans oser toutefois se nommer son époux.

Rome l’alla chercher jusques à ses genoux,

Et ne désarma point sa fureur vengeresse,

Qu’elle n’eût accablé l’amant et la maîtresse.

Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron,

Monstres dont à regret je cite ici le nom,

Et qui ne conservant que la figure d’homme,

Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome,

Ont craint cette loi seule, et n’ont point à nos yeux

Allumé le flambeau d’un hymen odieux.

 

[Bérénice, acte II, Scène 2]

 



[1] Noms générique donné aux “ empereurs ” romains.

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